Le philosophe Jean-Pierre Dupuy à l’assaut des « covidosceptiques » ans son dernier livre

Publié le par L'Obs via M.E.

Alors que la France a atteint les 100 000 morts dus au Covid-19, le philosophe oppose une critique virulente à tous les discours qui relativisent la crise ou proposent de privilégier l’économie et la liberté des jeunes plutôt que la santé des vieux. Entretien.

Philosophe et ingénieur de formation, Jean-Pierre Dupuy est connu pour avoir théorisé le concept de « catastrophisme éclairé », souvent utilisé à mauvais escient (par les collapsologues, notamment). Il a lui-même passé ces derniers mois isolé en France, loin de ses proches qui vivent entre le Brésil et les Etats-Unis, où il dispense, à l’université Stanford, un cours sur le problème du mal. Pendant toute l’année dernière, il est resté discret dans le débat public. Mais il tenait un journal de pensée, « la Catastrophe ou la Vie », aujourd’hui publié aux éditions du Seuil. Il tente ainsi de comprendre comment des « gens intelligents et cultivés », des intellectuels estimés, ont pu et peuvent encore, dit-il, « déraisonner au sujet de cette pandémie ».

L’OBS. Qui sont ces « covidosceptiques » contre lesquels vous vous insurgez ?

Jean-Pierre Dupuy. Il était frappant, dans les premiers mois de la pandémie, de constater à quel point la gauche de la gauche européenne et l’extrême droite américaine, partant de points de vue opposés, partageaient les mêmes raisonnements sophistiques. Même si les premiers avançaient des arguments élaborés tandis que les suprémacistes américains s’exprimaient plutôt avec des armes automatiques. En Europe, des intellectuels renommés nous expliquaient ainsi que la pandémie était une construction sociale, que le mot même de « pandémie » déterminait la perception que nous avions de l’événement, et que la « vie biologique », immanente, la « vie nue », comme l’appelle le philosophe italien Giorgio Agamben, ne méritait pas que l’on sacrifie nos libertés. Comme si une quelconque autre vie ou expérience du monde était possible sans cette vie biologique !

Aux Etats-Unis, une partie des républicains considéraient, pareillement, que la pandémie n’était qu’une invention du Parti démocrate pour faire tomber Trump, et des libertariens proposaient de parquer les vieux sans rien modifier au quotidien de la population. Tous minimisaient l’importance du virus et de la maladie, que certains qualifient de « grippette ». Or un an plus tard, nous atteignons les 100 000 morts en France (plus de 5 millions de contaminations), 360 000 au Brésil, 560 000 aux Etats-Unis, avec déjà un total mondial de 3 millions de décès. On peut se demander combien ils seraient aujourd’hui si rien n’avait été fait. Car si nous continuons à ce rythme, nous nous rapprocherons de l’étalon qu’est la grippe dite espagnole [qui selon certaines estimations aurait fait 50 millions de morts dans le monde, NDLR].

Vous vous êtes notamment élevé contre le discours de votre ami André Comte-Sponville qui estimait « aberrant » de « sacrifier les jeunes à la santé des vieux ».

Un discours qu’il continue d’ailleurs de répéter dans les médias ! André Comte-Sponville parle de la faible létalité du virus – sans tenir compte de sa contagiosité – et de l’âge avancé des victimes. Mais depuis le début, il confond âge moyen et âge médian. L’âge moyen de ceux qui décèdent du virus n’est pas de 82 ou 84 ans comme il l’affirme, mais de 72 ou 73 ans, et il tend sans cesse à diminuer. A l’écouter, il serait moins grave de mourir à plus de 60 ans qu’à 20 ou 30 ans. Cette pensée me fait horreur. A mes yeux, toutes les vies, et toutes les morts, se valent. Celles des jeunes comme celles des vieux, dont je suis. Cette idée qui consiste à penser la valeur de la vie en fonction du nombre d’années supposées restant à vivre m’évoque les propos abjects de Bolsonaro au sujet des « vieillards » qui « devaient bien mourir de quelque chose ». J’espère que ce type, responsable d’une véritable hécatombe au Brésil, finira un jour devant un tribunal international.

« Sophisme de l’an 2000 »
C’est sur la base d’une erreur logique, que vous nommez le « sophisme de l’an 2000 », qu’une partie des intellectuels – mais aussi l’opinion publique – se serait fourvoyée lors de cette crise. Qu’entendez-vous par là ?

L’épisode du « bug de l’an 2000 » illustre une faute de raisonnement très commune. Pendant des décennies, pour faire des économies de codage, les informaticiens omettaient les deux premiers chiffres dans le décompte des années. Si bien que le passage de l’an 1999 (99) à 2000 (00) a fait craindre le plantage de nombreux systèmes informatisés. Des sommes énormes ont été dépensées pour éviter que les ascenseurs ne tombent en panne ou que des missiles ne soient lancés par erreur. Au passage de la nouvelle année, il n’y a pas eu de bug majeur. Inévitablement, des gens ont dit : pourquoi avons-nous dépensé tant d’argent ? Comme Lionel Jospin l’a dit à cette occasion, utilisant d’ailleurs une métaphore médicale : « Ce n’est pas parce qu’il n’y a pas d’épidémie qu’il faut remettre en question les vaccins. » Un phénomène similaire s’observe après les mesures dites « barrières » : on les prétend inutiles lorsqu’elles permettent de contenir la catastrophe sanitaire. C’est une pathologie de la causalité. Et c’est très dangereux d’un point de vue philosophique : on nie la réalité des mondes contrefactuels. Si une prévention est efficace, elle est tenue pour superfétatoire car ce qu’elle a empêché ne s’est pas produit et n’est donc pas entré dans l’univers des possibles. Heureusement que nous ne raisonnons pas tous ainsi, sinon aucune prévention ne serait possible.

D’autres concepts scientifiques, importants pour appréhender la circulation du virus, vous semblent-ils mal compris ?

La fameuse « exponentielle » ! Ce mot est désormais utilisé à tort et à travers, mais il désigne, pour simplifier, un phénomène auto-renforçant dans lequel l’accélération est proportionnelle à la vitesse. Cela implique que le moindre germe épidémique peut très vite engendrer des centaines de milliers de contaminations. Et c’est encore plus vrai avec les mutants – le mot « variant » est utilisé pour ne pas effrayer les gens –, qui sont plus dangereux encore. C’est une réaction en chaîne que l’on pourrait comparer à ce qui se passe dans une bombe atomique. Il suffit qu’une toute petite proportion de la population se comporte de façon irresponsable pour que la diffusion du virus explose. Le point de départ peut être un Je-ne-sais-quoi ou un Presque-rien, pour citer Jankélévitch. Le hasard, la contingence joue un rôle essentiel.

Un « Presque-rien », comme des gens riches, sans masque, dans un restaurant clandestin ?

J’essaie de ne pas faire de morale… Mais on a vu comment le rassemblement évangélique de Mulhouse avait joué un rôle puissant dans la propagation de l’épidémie. La circulation du virus est de la pure mécanique, que l’on peut mettre en lien avec la notion de « petits mondes », mobilisée pour comprendre des réseaux comme internet ou les liaisons aériennes. Sur le Web, 20 % des sites concentrent 80 % des cibles des liens de redirection. De la même manière, certaines villes sont des plaques tournantes du trafic aérien. Eh bien, c’est la même chose pour cette épidémie. Le fameux R – le nombre de contaminations qu’un nouveau contaminé produit – est extrêmement variable. Une étude faite à Hongkong entre le 23 janvier et le 28 avril de l’année dernière conclut que 20 % des contaminés ont été responsables de 80 % des transmissions. Pour « casser » la circulation du virus, il faut s’attaquer à ces plaques tournantes : les rassemblements. On pense maintenant que ce sont les circonstances qui font le super-propagateur plutôt que ses caractéristiques biologiques.

Faut-il « stigmatiser les jeunes » ?
Le gouvernement, écrivez-vous, n’a pas pu aller très loin « dans la répression de ces plaques tournantes », car il hésite à « stigmatiser les jeunes ». Pourquoi visez-vous les jeunes ?

Bien souvent, ces rassemblements sont le fait de jeunes gens. Ils savent qu’ils ont peu de risques de développer une forme grave de la maladie et s’affranchissent plus facilement des gestes barrières, sans toujours comprendre qu’ils font courir des risques à leurs proches. Car dans une épidémie, le virus circule grâce à nous : nous sommes tous les adjuvants du virus, contaminés et contaminants.

Maurice Sartre, le grand spécialiste de la Grèce antique, insistait sur le fait que le mot « épidémie » signifie « au-dessus du “démos” » (le peuple). Au temps de Thucydide, les Grecs se rendaient bien compte que la maladie frappait les rassemblements de personnes, mais ils imaginaient que cela provenait de l’air au-dessus d’eux, d’où la théorie des miasmes. Depuis un siècle et demi, on sait que la circulation se produit horizontalement. Le virus du Covid est fait de telle sorte que pour s’en protéger, il faut d’abord que les autres vous protègent. C’est un virus moral en ce sens : il nous enjoint de penser aux autres avant de penser à nous-mêmes. Alors quand j’entends quelqu’un rouspéter, au nom de sa « liberté », parce qu’on lui demande de bien porter son masque, je pense surtout « liberté de rendre service au virus ».

Vous n’avez pas plutôt le sentiment que les jeunes consentent à des sacrifices énormes pour leurs aînés ?

Je propose une petite expérience de pensée, typique de la philosophie morale. Imaginons que quelqu’un me fasse du mal, même involontairement, et que je m’arrange pour que cela cesse. Suis-je en dette vis-à-vis de lui ? Je pense que non ! Je sais bien que les cours par Zoom, par exemple, tels que je les donne moi-même, ne sont pas la panacée. Mais ça marche, et j’ai même beaucoup plus d’échanges personnels avec mes étudiants dispersés aux quatre coins du monde que je n’en avais sur le campus. Cela nous demande à tous des efforts, mais il y a des moyens de se débrouiller.

Dans votre expérience, il faut ajouter un paramètre : en cessant de vous faire du mal, ces jeunes mettent en péril leur avenir, non ?

Tous les pays qui ont donné la priorité à l’économie sur la santé – comme l’Amérique de Trump, le Brésil, ou la Suède, qui a joué le jeu de l’immunité collective – ont perdu sur les deux tableaux. On ne relance pas l’économie dans un cimetière.

Ni dans un hôpital. Car ce virus ne fait pas que tuer, il sait aussi gâcher la vie. Il suffit de voir les survivants de la pandémie qui souffrent de fatigue extrême, de troubles respiratoires persistants, qui sont plongés dans ce fameux « brouillard cérébral ». Le corps médical peine encore à le reconnaître et préfère recourir à des circonlocutions telles que « réaction inflammatoire disproportionnée », mais tout cela évoque une maladie auto-immune. La maladie auto-immune, c’est quand le système immunitaire ne fait plus la différence entre le soi et le non-soi. Dans le cas du sida, il se détruit lui-même. Ce n’est pas le cas avec le Sars-CoV-2, mais alors il ne reconnaît pas trois types d’organes comme étant lui-même : le système cardio-vasculaire, les poumons, le cerveau. Il y a là une vraie controverse scientifique.

Mettre la science en culture
Cette crise, dites-vous, met en lumière « l’inculture scientifique » de nos dirigeants. Le président de la République « a acquis une vraie expertise sur les sujets sanitaires », assure pourtant Jean-Michel Blanquer…

J’ai connu Emmanuel Macron dans le cadre de la revue « Esprit ». Personne ne pouvait s’imaginer à l’époque que… enfin, on voyait bien qu’on avait affaire à un type doué. Mais on ne peut pas devenir spécialiste d’un domaine comme l’épidémiologie sans une véritable charpente scientifique.

Le problème, en France, c’est que si vous ignorez à quel siècle la Révolution française a eu lieu, vous passez pour un inculte, mais si vous ignorez la différence entre valeur médiane et moyenne d’une variable aléatoire, là, on hausse les épaules ; ce n’est pas grave. Eh bien non ! Mon ami le physicien Jean-Marc Levy-Leblond aime dire qu’il faut « mettre la science en culture ». Il n’est pas question que tout le monde sache calculer une intégrale, mais bien de diffuser des notions d’histoire des sciences et quelques grands principes. Pourquoi ne rappelle-t-on jamais, par exemple, que l’ARN messager – dont il est tant question ces temps-ci avec ces vaccins totalement révolutionnaires – a été étudié par des chercheurs de l’Institut Pasteur, qui ont eu le prix Nobel en 1965 pour ce travail : Jacques Monod, François Jacob et André Lwoff ? Ces chercheurs étaient aussi des philosophes, capables de « mettre la science en culture », puisque Jacques Monod a écrit « le Hasard et la Nécessité », et François Jacob « la Logique du vivant ». J’ai tenté de faire toute ma carrière sur le refus de la séparation entre « lettres » et « sciences ». Le mérite de ce virus, si je puis dire, est de faire voir tous ces travers de la formation française.

Cette période vous a aussi permis de réfléchir à la valeur de la vie.

Cette crise a provoqué chez moi des révélations. Je me suis aperçu que je n’étais plus du tout "arendtien". Arendt rappelle en effet que les révolutionnaires français étaient guidés par la compassion et considéraient que la vie était le bien suprême, puis elle critique cela. Comme le font aujourd’hui Agamben ou Olivier Rey. Or, avec cette pandémie, jamais je n’ai perçu à ce point l’horreur absolue qu’est la mort, non pas le fait de mourir (même si les récits des soignants à propos de l’agonie des malades du Covid sont glaçants) mais la mort, être mort. La lapalissade est en réalité très profonde : une demi-heure avant de mourir, il était encore vivant… Contre tout ce que m’ont appris les biologistes, je ne crois plus du tout que la mort soit dans la vie, qu’elle en fasse partie intégrante, qu’il n’y ait aucune raison de la craindre. Je ne crois plus en ces « sagesses » consolatrices qui répètent que l’on peut s’approcher de la mort jusqu’à l’atteindre à petits pas, de façon que le dernier ne soit qu’un pas de plus, aussi banal que les autres. Pour Jankélévitch, ce qui sépare l’instant de la mort de tous les moments de la vie est à la fois infime et infini, c’est un saut dans l’abîme. Mais ce sont des mots difficiles à utiliser… Il n’y a qu’un seul remède contre cet irréversible, nous dit Jankélévitch : « Le consentement joyeux de l’homme à l’avenir, au futur. » Oui, la vie est le bien suprême, parce que la mort est la malédiction par excellence.

Vous réévaluez aussi certaines des analyses d’Ivan Illich, que vous avez bien connu, sur la contre-productivité de la médecine.

Comme « illichien », j’étais contre la technique et la science comme réponse à tous les problèmes de l’existence. Mais Illich, les dix dernières années de sa vie, était affecté d’un cancer de la parotide. Il refusait de couper la patate qui sortait de sa joue droite et prenait des opiacés pour calmer la douleur. A l’époque, je me souviens m’être dit : « Il est fou. » Aujourd’hui, c’est en poussant sa logique que des intellectuels minimisent la gravité de la pandémie, parlent d’idolâtrie de la vie et de divinisation de la santé. Je persiste à croire que la pensée d’Ivan Illich n’était pas aussi caricaturale que ces propos covidosceptiques. Dans « Némésis médicale », que j’ai rédigé avec lui, nous insistions sur une distinction importante entre deux formes de contre-productivité de la médecine. La première, sociale, reste valide à mes yeux : la médecine est devenue l’alibi d’une société pathogène. Des tas de problèmes, tel le « mal des grands ensembles », ainsi qu’on appelait la souffrance des habitants des tours HLM, sont traités comme des questions médicales alors qu’ils doivent l’être au plan politique. La seconde, symbolique, tenait à ce que l’humanité connaîtra toujours ces trois maux : la souffrance, la maladie et la mort. Jamais la médecine ou la science ne pourront les « régler ». Sur ce point, je ne suis plus tout à fait illichien. Mais sans tomber dans le transhumanisme : la vie infinie, non merci !

Après la déclaration de la Première Guerre mondiale, le philosophe Henri Bergson décrit ce « sentiment d’admiration pour la facilité avec laquelle s’était effectué le passage de l’abstrait au concret ». Avez-vous éprouvé quelque chose de similaire au début de la catastrophe pandémique ?

La guerre, avant qu’elle n’éclate, paraissait à Bergson à la fois « probable et impossible ». C’est ce qui nous sépare de lui : personne n’avait vraiment estimé probable la pandémie qui nous frappe, personne n’y pensait. On m’a beaucoup sollicité au début de la pandémie pour me demander ce que le « catastrophisme éclairé », concept que j’ai développé mais que j’abhorre aujourd’hui tant il prête à confusion, peut dire à ce sujet. Et je répondais : rien. Rien, parce que le catastrophisme éclairé concerne la catastrophe à venir : il vise à donner aux gens l’énergie et l’intelligence de s’agiter pour que ça ne se produise pas. Mais nous sommes dans la catastrophe, c’est notre monde aujourd’hui, nous ne l’avons pas évitée, le prophète ne sert à rien.

L'auteur : Jean-Pierre Dupuy est polytechnicien et ingénieur général au Corps des Mines. Devenu philosophe, Jean-Pierre Dupuy a délaissé des études de physique puis d’économie, ayant trouvé les unes trop coupées du souci philosophique, les autres déshumanisées par un usage forcené de mathématiques triviales Il a enseigné à l’Ecole polytechnique avant de rejoindre l’Université de Stanford, en Californie. Lecteur de John Rawls et d’Ivan Illich, il a publié une quarantaine d’ouvrages, dont « la Marque du sacré » (Flammarion, 2010) et « Pour un catastrophisme éclairé » (Seuil, 2002). Il a aussi été le premier président de la commission d’éthique de l’Institut français de Radioprotection et de Sécurité nucléaire (IRSN). Il publie « la Catastrophe ou la Vie. Pensées par temps de pandémie », aux éditions du Seuil.