Sécheresse : le gouvernement place l'eau potable et l'élevage en priorité absolue

Publié le par Les Echos et M.E.

Ci-après j'ai décidé de donner mon point de vue de manière argumentée à la suite de cette information publiée par les Echos le 5 août et réactualisée le 7 août 2022. J'explique que l'on a perdu beaucoup de mois depuis les alertes des spécialistes dont le BRGM en France et je tente d'en comprendre les raisons. Attention, "expliquer" ne veut pas dire "excuser" ! M.E.

Alors qu'une centaine de communes sont privées d'eau potable, Matignon a installé une cellule interministérielle de crise face à une situation jugée « historique ». Les préfets sont appelés à mener au plus vite des concertations sur l'usage de l'eau.

Parc de la Citadelle, le long du Boulevard de l'Esplanade, le 1er août 2022. Photo M.E.

« Cette sécheresse est la plus grave jamais enregistrée dans notre pays. » En installant, vendredi, une cellule interministérielle de crise face à une situation jugée « historique » , Matignon a évoqué « un drame » pour les agriculteurs, les écosystèmes et la biodiversité.

Un drame qui risque surtout de s'aggraver. La nouvelle vague de chaleur qui se dessine pourrait en effet aboutir à une quatrième canicule, qui va surtout accentuer la sécheresse, selon Météo France. Pour le cabinet de la Première ministre, Elisabeth Borne, « ces prévisions laissent présager que la situation pourrait perdurer sur les quinze prochains jours, voir devenir plus préoccupante encore ».

Plan Orsec « eau »

Vendredi, pas moins de quatre ministres et secrétaires d'Etat ont été dépêchés dans des régions particulièrement touchées, dans les Alpes-de-Haute-Provence et en Drôme. Avant tout pour faire passer des messages.

« Il va falloir s'habituer à des épisodes de ce type », a martelé le ministre de la Transition écologique, Christophe Béchu. « Tout l'enjeu est de durcir un certain nombre de restrictions » pour éviter que les communes, plus d'une centaine actuellement , soient privées d'eau potable, a-t-il expliqué.

« Si on ne diminue pas nos habitudes de consommation, il y aura des épisodes à répétition dans lesquelles la question ne sera plus une question de partage qui se fera de manière consensuelle, mais ça se fera avec des tensions et des risques pour un certain nombre de professions et de domaines », a-t-il estimé.

La cellule de crise mise en place par Matignon, qui s'est réunie une première fois à la veille du week-end sans faire d'annonce, doit permettre, entre autres, le déclenchement éventuel des plans Orsec « eau » pour alimenter les agglomérations concernées. Elle doit aussi assurer un suivi des impacts de la sécheresse pour les infrastructures de production d'énergie et de transport, et pour l'agriculture, qui consomme la majeure partie de l'eau en été. Un secteur en première ligne des dégâts.

Concertation

« L'urgence absolue c'est d'assurer en particulier aux éleveurs la capacité à continuer à pouvoir exercer leur activité », a promis le ministre de l'Agriculture, Marc Fesneau, qui a insisté sur la priorisation des enjeux et de l'utilisation de la ressource en eau. Dans les zones de tension, Elisabeth Borne a appelé les préfets à mener « dès la semaine prochaine » des concertations sur les usages.

« Les premières aides que nous devons apporter sont celles qui permettent d'abreuver les animaux, de pouvoir se fournir en fourrage, en alimentation pour le bétail. Viendra ensuite le temps de regarder le coût pour les agriculteurs. On verra alors les indemnisations qui peuvent être prises, soit par les assurances, soit par les systèmes classiques », a précisé Marc Fesneau.

Le gouvernement va aussi veiller à ce que d'autres activités, comme le maraîchage, « puissent disposer de suffisamment d'eau pour pouvoir fournir en fruits et légumes ».

Dérogation pour cinq centrales nucléaires

Christophe Béchu a exhorté à « anticiper » dans les territoires qui connaissent « des déficits hydriques qui se prolongent ». « L'adaptation, ce n'est pas une option, c'est de toute façon une obligation », a-t-il fait valoir dans une interview à « La Provence », rappelant qu'un décret autorisant le contrôle et le suivi des niveaux même en hiver a été signé en juillet.

En revanche, le gouvernement a renoncé à imposer l'arrêt de réacteurs nucléaires supplémentaires, qui risquait d'aggraver les tensions sur la production d'électricité. Cinq centrales nucléaires (de Golfech, Saint-Alban, du Blayais, du Bugey et de Tricastin) ont ainsi obtenu une dérogation leur permettant de poursuivre les rejets d'eaux chaudes, malgré la chaleur, jusqu'au 11 septembre prochain.

Manque d'anticipation

Jamais un mois de juillet n'avait été aussi sec. La quasi-totalité des départements de métropole est aujourd'hui placée en état d'alerte sécheresse. Mais, dans certaines régions, la crise couve depuis des mois. Nombre d'observateurs pointent un manque d'anticipation.

« C'est une vraie crise et on n'est pas prêt », a déploré Anne Bringault, la coordinatrice des programmes au Réseau Action Climat. Elle rappelle les sécheresses de 2019 et 2020. « Aucune mesure structurelle n'a été prise, notamment pour adapter l'agriculture aux nouvelles conditions climatiques, et on n'a pas non plus constaté de changement majeur dans les méthodes agricoles, alors qu'on aurait pu adapter certaines cultures. » Sur certaines très gourmandes en eau comme le maïs les pertes de rendement pourraient atteindre 30 à 50 %.

Source : https://www.lesechos.fr/industrie-services/energie-environnement/secheresse-le-gouvernement-place-leau-potable-et-lelevage-en-priorite-absolue-1780715

 

Mes commentaires :

Voici ce qu'écrivait le 20 mai 2022, le BRGM : "L’état des nappes phréatiques s’est rapidement dégradée à partir de février 2022. Les pluies insuffisantes ont fortement impacté le niveau des nappes. La situation est particulièrement préoccupante, avec des niveaux bas à très bas localement."

Situation hydrogéologique au 1er mai 2022 : La période de vidange a débuté dès janvier-février 2022 avec deux à trois mois d’avance. En avril, les niveaux des nappes sont généralement en baisse, à l’exception des secteurs les plus arrosés du sud-ouest, d’Occitanie, de Corse et du nord-est.

Alors que l’étiage de l’automne 2021 a été peu sévère, la situation s’est rapidement dégradée à partir de février 2022. La fin de l’hiver et le début du printemps sont une période charnière et les pluies insuffisantes ont fortement impacté l’état des nappes. La situation est particulièrement préoccupante, avec des niveaux bas à très bas localement, sur les nappes entre Vendée, Maine et Touraine ainsi que sur les nappes de la Côte d’Azur, de Provence et du sud de la Drôme.

En mai, sauf événements pluviométriques exceptionnels, les tendances des nappes devraient être orientées à la baisse. La situation des nappes inertielles ne devrait que peu évoluer durant les prochaines semaines, sauf sur les secteurs fortement sollicités. Sur les nappes réactives, les situations dépendront des cumuls pluviométriques locaux, de l’évapotranspiration et des demandes en eau. Les événements pluviométriques exceptionnels pourraient permettre de ralentir ou d’interrompre la vidange. En cas de précipitations insuffisantes, la vidange devrait se poursuivre et l’état des nappes réactives devrait alors continuer à se dégrader. La situation devra être particulièrement surveillée sur l’ensemble des nappes réactives et sur les nappes inertielles affichant des niveaux actuels bas ainsi que sur les secteurs fortement sollicitées par des prélèvements.

Donc nos gouvernants, la Sécurité Civile, les Préfets et autres fonctionnaires territoriaux, et aussi les élus nationaux et régionaux, étaient parfaitement au courant d'une situation tendancielle se profilant très mal, il y a maintenant trois mois.

Pourquoi est-on incapable au plus haut niveau :
  • d'analyser des tendances,
  • d'identifier les enjeux et les acteurs concernés,
  • d'analyser les risques,
  • d'imaginer des scénarios de situation des plus optimistes au plus pessimistes,
  • de recenser les ressources et mesures pour y faire face,
  • d'élaborer des plans et moyens humains et matériels de gestion de crise,
  • d'élaborer les réponses de communication à envisager avec la population, les élus et les autorités concernées ?
Quelles causes peuvent-elles expliquer cette incapacité ?
  1. Il y a une incapacité ou un refus à comprendre que l'on a changé de "paradigme" : le changement climatique n'est plus seulement l'affaire des "générations futures" mais frappe, endommage, détruit tue quelquefois depuis plusieurs années.
  2. Pendant des années, certains partis ou personnalités politiques ont joué un rôle très néfaste, déclarant par exemple que "l'écologie n'intéresse personne, ce qui intéresse les gens c'est le pouvoir d'achat ou l'insécurité" ou encore "l'écologie c'est pour les bobos...", ou pire encore, affirmant que "les scientifiques n'étaient pas d'accord entre eux sur la réalité du changement climatique".
  3. Pendant de nombreuses années, nous avons entendu une "petite musique" consistant à dire que nous avons le temps de nous préparer à nous adapter au changement climatique et que les actions se mettraient progressivement en place car il ne fallait ni brusquer les populations ni empêcher l'économie de tourner. On a donc inventer le concept de "transition écologique" alors qu'il aurait fallu convaincre l'ensemble de la population de la nécessité d'une "rupture écologique".
  4. Les partis politiques français ont entretenu une certaine fainéantise intellectuelle concernant la prise en compte des enjeux et défis de l'écologie. Rares sont ceux qui ont vraiment formés leurs militants, menés une veille de longue date et développer une vraie doctrine et des principes d'action ! Les dernières campagnes électorales de cette année montrent la vacuité de leurs propositions.
  5. Les hauts fonctionnaires en place ont rarement eu une formation de sensibilisation aux enjeux, risques et défis du changement climatique et, plus généralement, aux différentes thématiques de l'écologie [1] [2].
  6. Pour aggraver ce dernier point, soulignons qu'en France, la priorité est donnée pour les futurs hauts responsables publics à la formation juridique, à l'art de la communication et aux sciences politiques qui permet l'accès à l'ENA (devenu l'Institut National du Service Public) et aux autres formations  destinées à la fonction publique [3]. Donc globalement, peu de culture scientifique, peu de maîtrise des méthodologies et outils de la statistique, de la systémique et d'approche de la complexité.
  7. Enfin ajoutons que l'environnement médiatique n'a jamais laisser une grande place à la science et aux scientifiques avant que la crise sanitaire du COVID-19 ne change la donne. Cela permis aux chercheurs et praticiens de la médecine enfin de s'exprimer sur les plateaux. Cela change un peu, et on constate maintenant plus souvent la présence de chercheurs et d'experts scientifiques sur les plateaux de télévision à une heure de plus grande écoute.
  8. Cette liste de causes explicatives ne serait que très partielle si on oubliait la grande écoute des lobbys agricoles productivistes de part des pouvoir publics et le peu d'écoute des associations de défense de l'environnement et des experts du climat.

Remarques :

[1] Il n'y a toujours pas de formation commune de tous les futurs fonctionnaires aux enjeux écologiques et à la transition écologique dans ses méthodes de mise en oeuvre. Cf à ce sujet https://insp.gouv.fr/formation-initiale

[2] Un collectif de hauts responsables et d'agents du service public avaient publié une tribune intitulée « Répondre au défi climatique nécessite de former l’ensemble des agents publics »dans Le Monde le 3 décembre 2019

[3] On peut aussi se reporter aux pprositions  du "Shift Project" publiées le 8 janvier 2020 : « Climat : 8 propositions pour la future ENA » https://theshiftproject.org/article/climat-8-propositions-future-ena/

M.E.

N.B. L’état des nappes phréatiques a continué de se dégrader courant juin. La vidange se poursuit et l’ensemble des nappes observent des niveaux en baisse. Source : https://www.brgm.fr/fr/actualite/communique-presse/nappes-eau-souterraine-au-1er-juillet-2022

Malgré cette sécheresse historique qui touche quasiment tous les territoires métropolitains français, on continue de voir des pratiques aberrantes comme le nettoyage à grand volume d'eau des trottoirs depuis longtemps aboli chez nos voisins européens ... Il est vrai que chez ceux-ci, l'éducation au civisme et aux bonnes pratiques écologiques conduit à des citoyennes et des citoyens respectueux de la propreté des trottoirs et espaces publics. Vu ce matin du dimanche 7 juillet  dans une rue de Lille (Photo M.E.).