« Les centrales nucléaires ne sont pas conçues pour résister à tous les actes de guerre »

Publié le par Les Echos via M.E.

Olivier Gupta préside l'Association WENRA (Western European Nuclear Regulators Association). Dans une interview aux « Echos », il décrypte les risques qui pèsent sur les centrales nucléaires ukrainiennes prises au piège de la guerre. Et s'interroge sur les conditions d'exploitation du site de Zaporijjia, le plus grand d'Europe, contrôlé par les forces russes.

La centrale nucléaire de Zaporijia en Ukraine. PHOTO D'ILLUSTRATION - reduper
Comment qualifier la situation dans les centrales nucléaires ukrainiennes ?

La sûreté des installations nucléaires en Ukraine est fragilisée, même s'il n'y a pas eu, à ce stade, d'accident ni même de pré-accident. Après chaque événement pouvant avoir un impact sur la sûreté, nous analysons la situation conjointement avec nos homologues dans le cadre de l'Association des autorités de sûreté nucléaire des pays d'Europe de l'Ouest. L'analyse que je vous livre fait donc l'objet d'un consensus à l'échelle européenne.

A plusieurs reprises, des dommages ont été infligés dans l'environnement immédiat des centrales. Des lignes électriques qui alimentent le site de Zaporijjia , le plus important d'Europe avec six réacteurs en activité, ont été touchées. Or une centrale nucléaire a constamment besoin d'être alimentée en eau et en électricité pour assurer le refroidissement du combustible, même lorsque le réacteur est à l'arrêt.

Zaporijjia n'a pas été totalement déconnectée du réseau électrique, et il y a par ailleurs des groupes électrogènes de secours à moteur diesel. Il s'agit néanmoins d'événements qui affaiblissent la sûreté du site. A ce stade, aucune radioactivité inhabituelle n'a été détectée par les capteurs en Ukraine ou ailleurs en Europe. S'il y avait une augmentation de radioactivité même faible, nous le saurions très rapidement.

Combien de temps une centrale peut-elle « tenir » avec les groupes électrogènes, en cas de rupture totale de l'alimentation électrique ?

A Zaporijjia, chaque diesel dispose de réserves de fioul lui assurant une autonomie de sept jours. Au-delà, un réapprovisionnement est nécessaire.

Quels sont les autres dangers qui pèsent sur le site de Zaporijjia ?

Au-delà des dommages matériels, la guerre est susceptible de déstabiliser la chaîne logistique, ce qui peut avoir des conséquences pour la sûreté nucléaire. Il faut pouvoir faire venir de la main-d'oeuvre de l'extérieur, pour la maintenance par exemple, ainsi que des produits consommables indispensables au fonctionnement du site. Est-ce que cette chaîne logistique est perturbée actuellement à Zaporijjia ? Oui, mais nous ne pouvons pas dire précisément dans quelle mesure.

Une autre incertitude concerne l'organisation du travail et la chaîne de responsabilité. Les équipes ukrainiennes gèrent toujours la centrale, mais il y a aussi des personnels de Rosatom (l'industriel nucléaire russe ) sur le site, sans parler des militaires qui contrôlent la zone. De plus la sérénité des équipes d'exploitation est un point très important pour la sûreté : le stress généré par la situation actuelle est préjudiciable.

Cette centrale présente-t-elle des risques particuliers ?

Le niveau de sûreté de la centrale de Zaporijjia est comparable à celui des autres centrales européennes. C'est un site de conception russe, mais qui a fait l'objet de nombreuses modifications de la part des Ukrainiens. Il s'agit de six réacteurs à eau pressurisée, donc de la même filière que ceux qu'on trouve ailleurs en Europe, et non de la technologie RBMK comme à Tchernobyl . Zaporijjia, comme toutes les centrales européennes, a fait l'objet de stress tests après Fukushima et d'améliorations, en particulier avec l'ajout de générateurs diesel et de divers moyens mobiles de secours. C'est d'ailleurs l'Association des autorités de sûreté qui avait rédigé le cahier des charges de ces stress tests.

Etes-vous inquiets aussi pour les autres centrales, plus éloignées des zones de combat ?

La centrale de Zaporijjia est celle qui nécessite la vigilance la plus aiguë car elle est au coeur d'une zone de conflit et le site a fait l'objet de tirs . En mars au début de la guerre, un site de recherche nucléaire à Kharkiv a également été touché par des tirs, sans qu'il y ait eu dissémination de matières radioactives. A Tchernobyl, l'alimentation électrique a été temporairement perdue mais les besoins ne sont pas les mêmes dans ce cas, car les réacteurs sont à l'arrêt depuis longtemps. D'une façon générale, nous sommes dans une situation sans précédent, source de risques inédits. C'est la première fois qu'une guerre a lieu dans un pays ayant recours à l'énergie nucléaire , disposant de 15 réacteurs en fonctionnement.

Que se passerait-il en cas de chute d'un missile ou d'un avion sur une zone sensible d'un site nucléaire ?

Les centrales nucléaires sont parmi les installations industrielles présentant la robustesse la plus importante : elles sont conçues pour résister à la foudre, aux vents violents, aux séismes… Les murs des bâtiments ont des fortes épaisseurs de béton, et le principe de redondance prévaut partout : chaque système de sûreté est doublé, voire triplé. Mais bien sûr, cette résistance ne va que jusqu'à un certain point : les centrales ne sont pas conçues pour résister à tous les actes de guerre.

Quelles seraient les conséquences d'un accident ?

Tout dépend du type d'accident. Celui de Three Mile Island aux Etats-Unis en 1979 n'a provoqué pratiquement aucun rejet extérieur de matières radioactives. A Fukushima au contraire, il a fallu évacuer une zone d'une vingtaine de kilomètres autour du site. Cela dépend aussi des conditions météorologiques, vents et précipitations, qui influent sur la dispersion des matières radioactives. Dans tous les cas, le réseau de surveillance radiologique de l'Ukraine et des autres pays européens permettrait de suivre les rejets et d'anticiper leur propagation.

Implantation des cinq centrales nucléaires de production d'électricité ukrainiennes
En quoi est-il important que l'Agence Internationale de l'Energie Atomique (AIEA) puisse accéder au site de Zaporijjia ?

Il faudrait déjà que les inspecteurs de l'autorité de sûreté ukrainienne puissent accéder à la centrale, ce qui n'est pas le cas actuellement, même s'ils restent en relation à distance avec le site toutefois. Il est important que des experts internationaux puissent examiner non seulement l'état des installations mais aussi l'organisation du travail, les conditions de maintenance, les chaînes de responsabilité : l'exploitant ukrainien conserve-t-il la pleine responsabilité des opérations et des décisions ? C'est là un principe fondamental de la sûreté nucléaire.

N.B. Polytechnicien, Olivier Gupta est également ingénieur diplômé de l'École nationale des Ponts et chaussées.

Entré à l'ASN en 1999, il a occupé différentes fonctions, notamment au sein de la sous-direction des réacteurs de puissance. En 2007, il est nommé directeur général adjoint.

Il a ensuite rejoint Météo France au poste de directeur général adjoint. Il a été nommé directeur général de l’ASN en septembre 2016, poste qu’il occupe actuellement. Par ailleurs, M. Gupta préside l’association WENRA (Western European Nuclear Regulators Association).

 

Source : https://www.lesechos.fr/monde/europe/les-centrales-nucleaires-ne-sont-pas-concues-pour-resister-a-tous-les-actes-de-guerre-1782672

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