La sécheresse complique encore le casse-tête de la production d’électricité

Publié le par Le Monde via M.E.

Le faible débit des cours d’eau entraîne une réduction de la production d’hydroélectricité. Craignant des ruptures sur le réseau électrique, l’Etat a accordé une dérogation à quatre centrales nucléaires afin qu’elles puissent continuer de fonctionner, malgré la canicule.

La centrale nucléaire du Bugey, à Saint-Vulbas (Ain), le 25 janvier 2022. JEAN-PHILIPPE KSIAZEK / AFP

Dans le site enchanteur des gorges du Verdon, les touristes ne sont pas les seuls, cette année, à s’inquiéter de la baisse du niveau des lacs. Le printemps exceptionnellement sec et la faiblesse du manteau neigeux dans les Alpes, cet hiver, n’ont pas permis d’apporter les niveaux d’eau suffisants, ce qui a des répercussions sur toutes les activités, y compris l’hydroélectricité. Les usines d’EDF, premier producteur en France, qui contrôle les barrages situés en amont des gorges, ont été fortement contraintes ces derniers mois pour favoriser le remplissage des retenues, afin de maintenir les autres usages. Depuis le début de l’année, sur ces infrastructures, la production a été réduite de 60 %.

Une situation critique, qui demande une surveillance de tous les instants de la météo et du débit des cours d’eau, des rivières et des fleuves. « Nos prévisions sont réactualisées tous les quinze jours au printemps, toutes les semaines si la situation évolue rapidement », assure-t-on au sein de l’énergéticien, qui se félicite de cette gestion préventive. Grâce à cette veille, « les réservoirs de [ses] barrages atteignent, au 7 juillet, un taux de remplissage en volume de 73 %, soit 6 points au-dessous de la moyenne historique ». A cette date, dans les Alpes du Sud, par exemple, ce niveau se situait à 22 points en deçà de sa moyenne historique.

Limites légales de température dépassées

A ces tensions s’ajoutent celles des centrales nucléaires. Signe des temps, le gestionnaire du Réseau de transport d’électricité (RTE) a soumis, le 13 juillet, à l’Autorité de sûreté nucléaire (ASN), une demande de dérogation, que cette dernière a acceptée, afin de poursuivre l’exploitation de trois centrales, et ce, même si la température des cours d’eau qu’elles bordent dépasse les limites légales. Cette requête intervient alors que vingt-neuf réacteurs sur cinquante-six sont déjà indisponibles pour des raisons diverses. La dérogation s’étend jusqu’au 24 juillet.

« Le gestionnaire de Réseau de transport d’électricité estime que le maintien à une puissance minimale des centrales nucléaires du Blayais [Gironde], de Golfech [Tarn-et-Garonne] et de Saint-Alban [Isère] est indispensable à la sécurité du réseau électrique. Sur cette base, le ministère de la transition énergétique considère que cela constitue une nécessité publique », a confirmé l’ASN, vendredi 15 juillet, dans un communiqué. A ces centrales s’en est ajoutée une quatrième, depuis dimanche 17 juillet, celle de Bugey, dans l’Ain. « Les réacteurs de la centrale nucléaire du Bugey, effectuant des rejets d’effluents dans le Rhône, peuvent, pendant la période fixée (…), continuer à pratiquer ces rejets, tant que l’échauffement après mélange des effluents dans le Rhône (…) ne dépasse pas 3 °C en valeur moyenne journalière », précise l’arrêté de dimanche.

De fait, les centrales nucléaires sont soumises à des normes de température, propres à chacune d’entre elles, afin d’éviter que leurs rejets liquides ne réchauffent trop les fleuves ou les cours d’eau environnants. Jusqu’à présent, cette dérogation, qui avait été introduite lors de la canicule de 2003, n’avait été utilisée qu’une seule fois, en l’occurrence à Golfech, en 2018, pour trente-six heures.

Risque sur la biodiversité

Pour le moment, EDF a annoncé des perturbations dans les centrales du Blayais et de Saint-Alban, mais souhaite maintenir la puissance des réacteurs à leurs niveaux actuels. Le 13 juillet, celle de Golfech avait, en revanche, commencé à réduire sa production. « A Golfech, une journée de moindre disponibilité peut coûter autour de 10 millions d’euros par jour », calcule Thibault Laconde, consultant chez Callendar, une entreprise d’analyse des risques climatiques. Et ce, alors que le prix du mégawattheure tourne actuellement autour de 400 euros. Selon cet expert, en 2020, les vagues de chaleur et la sécheresse avaient causé une perte de 3 TWh au nucléaire, soit 0,6 % de la production électrique française.

Si ces dérogations ont pour objectif d’atténuer les dommages économiques, certains acteurs s’inquiètent de leur impact, notamment sur la biodiversité. L’ASN indique que « des mesures spécifiques de surveillance renforcée de l’environnement aquatique, dont en particulier la vie piscicole », ont été prises.

Néanmoins, des écologistes craignent que le réchauffement de l’eau n’ait des conséquences sur la faune et la flore. « Il est à redouter qu’avec l’accentuation des canicules ce type de dérogation qui, aujourd’hui, reste encore de l’ordre de l’exception ne devienne la norme », relève Nicolas Nace, chargé de campagne sur la transition énergétique à Greenpeace France. Sa crainte ? Que l’Etat ne se décide à changer la réglementation au détriment des écosystèmes.

Source : https://www.lemonde.fr/economie/article/2022/07/18/la-secheresse-complique-encore-le-casse-tete-de-la-production-d-electricite_6135156_3234.html