Plus on est riche, plus on émet de CO2 (mais le revenu n’explique pas tout)

Publié le par L'Obs via M.E.

Les ménages les plus riches émettent en moyenne 2,2 fois plus de dioxyde de carbone que les ménages les plus pauvres, explique l’économiste Antonin Pottier. Mais l’empreinte carbone des Français dépend aussi de leur lieu de vie.

Avec plusieurs chercheurs, vous vous êtes récemment intéressé aux inégalités écologiques en France, en vous penchant notamment sur l’empreinte carbone des ménages [PDF]. Qui sont ceux qui émettent le plus de CO2 dans notre pays ?

Notre étude confirme qu’il existe une relation entre le niveau de revenus et l’empreinte carbone. Plus vous êtes riche, plus vous émettez de CO2. L’explication est assez simple : plus vous avez de revenus, plus vous consommez et plus vous vous déplacez. Les ménages les plus riches parcourent par exemple 50 000 kilomètres en moyenne par an, soit près de trois fois plus que les plus pauvres (17 000). Ces disparités sociales se reflètent plus encore à travers la mobilité de loisir et l’usage de l’avion : les ménages les plus riches parcourent avec ce mode de transport environ 12 800 kilomètres en moyenne par an, contre seulement 850 kilomètres pour les plus pauvres…

Le premier décile (D1) représente les 10 % de ménages les plus pauvres ; le dixième décile (D10), les 10 % de ménages les plus riches (voir INSEE.fr).

Les émissions progressent cependant moins vite que le revenu : un ménage appartenant aux 10 % les plus riches émet en moyenne 2,2 fois plus qu’un ménage moyen des 10 % les plus pauvres, alors que les revenus sont environ neuf fois supérieurs.

Nous montrons qu’il faut faire attention à ne pas réduire les inégalités écologiques à la seule opposition entre riches et pauvres. L’effet revenus est important, mais il est loin d’être le seul facteur qui détermine le niveau de l’empreinte carbone des ménages. D’autres variables jouent un rôle majeur.

Lesquelles ?

Le lieu de vie, d’abord. Habiter en milieu urbain conduit systématiquement, à même niveau de revenus, à une empreinte moyenne plus faible que si vous habitez à la campagne ou en banlieue, car votre niveau de dépendance aux énergies fossiles n’est pas tout à fait le même.

Ces disparités territoriales s’expliquent en grande partie par le transport. 53 % des urbains émettent moins de 1 tonne de CO2 pour se déplacer, contre seulement 35 % des ruraux et 38 % des ménages de banlieue. Le lieu où vous vivez va déterminer les distances que vous devez parcourir tous les jours pour aller travailler, mais aussi les moyens de transport que vous avez à votre disposition. 84 % des déplacements des ruraux et 73 % de ceux des banlieusards se font en voiture individuelle, un mode de transport très émetteur de gaz à effet de serre, contre seulement 55 % de ceux des gens de centre-ville.

L’autre point important, ce sont les dépenses énergétiques. La manière dont vous chauffez votre logement détermine une large part de votre empreinte carbone puisqu’on estime que le chauffage représente 80 % des émissions liées aux énergies du logement. Or, le système de chauffage (fioul, gaz, électricité) dépend beaucoup du logement et du tissu urbain dans lesquels vous vivez (un appartement, une maison individuelle) et beaucoup moins de votre niveau de vie. Le niveau de vie ne détermine donc pas tout.

Quelles conclusions en tirez-vous ?

Ces résultats nous montrent une chose : même au sein d’une classe de revenus, il peut y avoir une forte variabilité de l’empreinte carbone entre les ménages. Les inégalités écologiques relèvent à la fois d’inégalités sociales mais aussi territoriales. Les infrastructures de transport, par exemple, déterminent bien plus fortement le niveau de l’empreinte carbone d’un ménage que son niveau de préoccupation environnementale, car les individus sont extrêmement dépendants de la manière dont a été aménagé leur territoire.

L’autre enseignement de cette étude, c’est que tout le monde n’a pas la même capacité à changer son mode de vie facilement pour le rendre plus sobre. Si vous habitez en ville, vous avez à disposition davantage d’alternatives pour avoir un comportement plus écologique, notamment pour vous déplacer. Et plus vous êtes riche, plus vous avez des marges de manœuvre pour faire évoluer votre consommation. Une part majeure des kilomètres parcourus par les ménages les plus riches correspond à une mobilité de loisir. Ce sont donc des déplacements pour lesquels la part de choix des ménages est forte. A l’inverse, la mobilité des plus pauvres est une mobilité assez largement contrainte, qui relève pour une bonne part de la nécessité (aller travailler). Il faut donc faire attention avec un certain discours qui tend à rendre responsables de manière égale des ménages alors que le pouvoir d’action sur leurs émissions n’est pas comparable.

Dans cette étude, vous vous montrez très critique envers cette notion d’empreinte carbone. Pourquoi ?

Tous les outils qui permettent d’améliorer la prise de conscience des pollutions que génèrent nos modes de vie sont intéressants. Mais il faut manier ce concept d’empreinte carbone avec précaution, sous peine de tomber dans un prisme individualiste et moralisant. « Nous sommes chacun responsable de nos émissions » est une phrase problématique car, comme nous l’avons vu, les ménages sont parfois prisonniers de politiques urbaines qui conditionnent leur comportement et sur lesquelles ils n’ont pas directement la main. Les ménages ruraux de classes modestes émettent par exemple beaucoup de CO2 : ils occupent des logements avec des systèmes de chauffage souvent au fioul, ils sont contraints à des déplacements longs et nombreux en voiture. Mais il est pour autant difficile de les tenir complètement pour responsables. Là est la limite de l’empreinte carbone : attribuer aux individus des émissions qui sont celles d’un système, et notamment d’un système d’urbanisation et de production que nous n’avons pas tous choisi, mais dans lequel nous vivons.

Le discours vantant les petits gestes écologiques individuels est donc problématique ?

Les changements de mode de vie ne sont pas superflus. Ne pas prendre l’avion, ne pas manger de viande diminue vraiment les émissions. Mais il faut bien avoir en tête que ces changements ne sont pas suffisants et qu’ils ne peuvent pas être la solution unique sur laquelle se reposer pour baisser nos émissions carbone. L’action individuelle ne peut en effet agir qu’en conjonction avec d’autres entités aux actions autrement plus structurantes, comme les Etats, qui édictent les règles organisant l’espace économique et aménagent le territoire, et les entreprises, qui choisissent les techniques de production et les objets fabriqués. Le consommateur peut agir, mais au sein d’un système d’interdépendances. Les discours mettant l’accent sur les petits gestes ont trop souvent tendance à masquer nos dépendances collectives et la responsabilité de nombreux acteurs économiques, à esquiver la dimension politique, c’est-à-dire concernant l’organisation de la vie en commun, qu’ont les réductions des émissions de gaz à effet de serre.

L'auteur : Antonin Pottier est Maître de conférences à l’Ecole des Hautes Etudes en Sciences sociales (EHESS). Il a publié « Comment les économistes réchauffent la planète » en 2016 au Seuil (collection « Anthropocène »).

Source : https://www.nouvelobs.com/planete/20210502.OBS43537/plus-on-est-riche-plus-on-emet-de-co2-mais-le-revenu-n-explique-pas-tout.html