Canicule : comment l'îlot de chaleur urbain transforme nos métropoles en fournaises

Publié le par France Info via M.E.

A l'aide des données inédites fournies par des chercheurs du CNRS et de Météo France, Franceinfo passe au crible les degrés d'exposition à l'îlot de chaleur urbain de 42 zones urbaines françaises.

C'est le nouveau tube de l'été, composé avec un peu plus d'intensité chaque année par le réchauffement climatique. En France, rares sont désormais les saisons estivales sans épisode caniculaire marqué. Après un épisode précoce mi-juin dans le Rhône, notre pays est à nouveau frappé, dimanche 15 août, par de fortes chaleurs, avec cinq départements en vigilance orange canicule. "D'ici la fin du siècle, les vagues de chaleur seront plus fréquentes, plus intenses, et étalées sur une période allant de mai à octobre", avertit le Haut Conseil pour le climat dans son dernier rapport. Un problème qui concerne d'abord les villes, où l'îlot de chaleur urbain (ICU) fait grimper le thermomètre de quelques degrés supplémentaires.

Ce phénomène désigne la différence de température entre une ville, plus chaude, et la campagne qui l'entoure, plus fraîche. C'est donc une mesure relative, exposée en degrés : on parle par exemple d'un îlot de chaleur de +3 °C. Il est provoqué par un ensemble de perturbations liées à l'urbanisme et à notre mode de vie : les immeubles qui bloquent la circulation de l'air, les matériaux de construction qui emmagasinent la chaleur, le manque d'eau et d'espaces verts, la climatisation qui rejette la chaleur dans la rue, la circulation automobile, l'industrie, etc. Il est plus important la nuit, lorsque la campagne se rafraîchit et que les immeubles ou les routes rejettent la chaleur stockée pendant la journée. C'est également la nuit qu'il pose le plus gros problème de santé publique, en empêchant l'organisme de récupérer après la fournaise de la journée.

A l'aide des données du projet MApUCE, une simulation climatique très détaillée  mise au point par des chercheurs du CNRS et de Météo France, France Info passe au crible les degrés d'exposition à l'ICU de 42 zones urbaines (certaines, comme Marseille, n'ont pas été étudiées). Ces données sont plus précises et plus complètes que la thermographie généralement utilisée pour parler du sujet. "La thermographie ne donne que la température de surface, pas la température de l'air. Or il peut y avoir 20 degrés d'écart, cela ne donne pas du tout la même information", explique Valéry Masson, climatologue urbain à Météo France. C'est la première fois que ces données sont présentées au grand public.

Un problème qui frappe d'abord les villes les plus peuplées

Les zones urbaines modélisées pour le projet MApUCE forment un panel représentatif, avec des villes plus ou moins grandes et des situations géographiques différentes (côtière, fluviale, continentale). Avant de consulter ces résultats, un petit rappel : l'ICU n'est pas le seul déterminant de la température d'une ville, qui dépend d'abord de la température ambiante de la région. Un îlot de chaleur de +2 °C à Lille ou à Montpellier ne se traduit pas par la même température finale s'il fait 15 °C dans le Nord et 21 °C dans l'Hérault.

L'intensité de l'îlot de chaleur urbain est classée en quatre catégories : négligeable (moins de 2 °C), non négligeable (entre 2 et 3 °C), forte (de 3 à 6 °C) et très forte (plus de 6 °C). Pour les scientifiques, il faut agir dès la barre des 2 °C dépassée. "Nous appelons la classe de 2 à 3 °C 'zone de basculement'. Cela signifie que si l'on n'y prête pas attention dans les années à venir en termes d'aménagement, elles risquent de devenir des zones à îlot de chaleur intense", met en garde Julia Hidalgo Rodriguez, chercheuse en climatologie urbaine à l'université de Toulouse.

Comment lire ce graphique : chaque point représente une ville. La taille du point dépend de la taille de la ville et sa couleur signale la catégorie de son ICU maximum. La valeur de ce dernier s'affiche en cliquant sur le point.

 

L'ICU ne se limite pas aux grandes villes. "Le phénomène existe aussi pour les villes de taille moyenne et petite, ce dont les acteurs de l'urbanisme et la population n'ont pas toujours conscience, constate Julia Hidalgo Rodriguez. Dans la métropole toulousaine, dans les communes périphériques, certains nous disent qu'ils ne sont pas concernés, que ce n'est pas un problème. Il faut déconstruire cela." Des villes plus petites, comme Belfort (46 000 habitants, +4,31 °C) ou Beauvais (56 000 habitants, +3,75 °C) sont également concernées. 

Des villes principales surchauffées

En se concentrant toujours sur les villes principales de chaque agglomération, on constate qu'une majorité de la population de dix d'entre elles est exposée à un îlot de chaleur fort ou très fort. Là encore, Paris se distingue avec 100% de sa population concernée. Lille (88%) et Lyon (83%) affichent également des proportions impressionnantes.

Comment lire ce graphique : à Paris, 10% de la population est exposée à un ICU très fort et 90% à un ICU fort. A Lille, 88% de la population est exposée à un ICU fort et 12% à un ICU faible.

Source: Projet MApUCE, INSEE

Nous nous sommes également intéressés aux caractéristiques sociales des personnes vivant dans l'îlot de chaleur de ces zones urbaines, en nous concentrant sur la ville principale et ses communes limitrophes, là où l'ICU est le plus fort. Nos données montrent que les cadres et professions intellectuelles supérieures sont plus exposés que les employés et les ouvriers, une situation qui s'explique par le fait que l'ICU est plus intense en centre-ville, où le logement est plus cher, qu'en banlieue.

Il ne faut cependant pas en déduire que les premiers souffrent plus de la chaleur que les seconds : leurs ressources financières leur permettent de faire face plus facilement (rénovation du logement, climatiseur, vacances en dehors de l'agglomération, etc). "Qui peut se déplacer au mois d'août et quitter la zone chaude ? Qui reste chez lui à Paris ou en Seine-Saint-Denis ? Il y a cette question d'être captif d'un territoire", observe Erwan Cordeau, de l'Institut Paris Région. Ce spécialiste de l'îlot de chaleur souligne également que les personnes à faibles revenus vivent souvent dans de vieux logements mal isolés, qu'elles n'ont pas les moyens de rénover, et sur-occupés.

Comment lire ce graphique : sur le panel considéré (villes principales + communes limitrophes), 40% des employés et des ouvriers sont exposés à un ICU fort et 1% à un ICU très fort, contre respectivement 66% et 4% pour les cadres et professions intellectuelles supérieures.

Note méthodologique : le projet MApUCE est le fruit d'une collaboration entre sept laboratoires, le Centre national de recherches météorologiques, le Laboratoire interdisciplinaire solidarités, sociétés, territoires de Toulouse et le Laboratoire de recherche en architecture de Toulouse, le Laboratoire interdisciplinaire d'études urbaines d'Aix-en-Provence, le Laboratoire des sciences et techniques de l'information, de la communication et de la connaissance de Vannes, le Laboratoire techniques, territoires et sociétés de Marne-la-Vallée et le Laboratoire littoral, environnement et sociétés de La Rochelle. La Fédération nationale des agences d'urbanisme, composée de 52 agences, faisait également partie de ce partenariat de recherche interdisciplinaire.

Les données sont le résultat d'une simulation, réalisée avec un modèle atmosphérique, à l'échelle de carrés de 250 m sur 250 m, par Robert Schoetter, chercheur à Météo France. Les caractéristiques des villes sont modélisées à l'aide de 64 indicateurs, parmi lesquels la hauteur des bâtiments, le nombre d'habitants ou l'occupation du sol. Vous trouverez le détail de cette démarche dans ces deux articles scientifiques (ici et ).

Pour les compléter avec des informations socio-économiques et démographiques, nous avons utilisé les données de l'Insee, à l'échelle de l'Iris. Cette unité, qui regroupe 2 000 habitants, est la plus fine dont dispose l'Insee. Franceinfo remercie Erwan Bocher, Julia Hidalgo Rodriguez, Valéry Masson et Najla Touati pour leur aide précieuse dans la réalisation de ces infographies. 

A lire aussi : Canicule : cinq questions sur l'îlot de chaleur urbain, ce phénomène qui réchauffe nos villes https://www.francetvinfo.fr/meteo/canicule/canicule-cinq-questions-sur-l-ilot-de-chaleur-urbain-ce-phenomene-qui-rechauffe-nos-villes_4712347.html

Lille dans le top 3 des îlots de chaleur en France

Lille ? Une ville chaleureuse, tout le monde vous le dira. Le problème, c’est que le constat vaut de plus en plus au sens propre. Et ce n’est pas une bonne nouvelle.

Lille a un problème de chaleur. Au sortir d’un été pourri, la phrase fera peut-être sourire jaune les habitants. Elle est pourtant attestée par un comparatif des îlots de chaleur urbains de 42 communes françaises réalisé par France Info.

à partir de données du CNRS et de Météo France. Îlot de chaleur ? Un phénomène propre aux agglomérations, où la concentration humaine et l’artificialisation des sols font flamber le mercure. Un microclimat étouffant, qui se superpose au réchauffement climatique.

Dense, minérale, dans une métropole très peuplée...

Et la capitale des Flandres se distingue par un ICU particulièrement intense. Avec 4,9°C de différence entre la ville-centre et ses environs, elle se classe à la troisième place du banc d’essai de France Info, derrière Paris et Grenoble. Lille se hisse même sur la deuxième marche pour la part de population exposée à l’ICU : 88 % des Lillois vivraient dans une zone à « intensité forte ». Dans ce domaine, seul Paris fait pire.

Deux kilomètres et sept degrés d’écart

Dans sa publication, l’ADULM avait relevé la température à Lille et dans deux communes proches pendant l’été 2016. Résultats glaçants : le 24 août, jour de canicule, à 18 h, le thermomètre indiquait 35°C dans la rue du Molinel à Lille, 28°C dans la rue Christophe-Colomb à La Madeleine, à moins de trois kilomètres, et 25°C dans la rue de la Vallée à Hem, à dix bornes de la Grand-Place.

Les « rassuristes » objecteront que Lille n’est pas Marseille, et que quelques degrés de plus en cœur d’agglo ne seraient pas de refus. Ce serait oublier que même le « Nooooord » est soumis au dérèglement climatique et à ses manifestations extrêmes. Depuis l’étude de l’ADULM, Lille a pulvérisé par deux fois son record absolu de chaleur, 37,6 ° C en juillet 2018 et 41,4°C un an plus tard. Des mesures issues de la station météo de Lille-Lesquin, à plusieurs kilomètres de l’hypercentre... Les vendeurs de glaces et de climatiseurs ont de beaux jours devant eux. Beaux, et chauds.

Source : https://www.lavoixdunord.fr/1072728/article/2021-09-21/dans-le-top-3-des-ilots-de-chaleur-du-pays-lille-met-ses-habitants-sur-le-gril

Consulter aussi notre dossier "Climat et adaptation des villes" : https://www.vigieecolo.fr/2019/08/dossier-climat-et-adaptation-des-villes.html