BioNtech : « Nous pouvons disposer d'un nouveau vaccin dans les cent jours »

Publié le par Les Echos via M.E.

Le virus est là pour durer et il va devenir de plus en plus résistant, assurent les deux fondateurs de BioNTech, Uğur Şahin et Özlem Türeci, dans une interview exclusive aux « Echos ». Ils affirment disposer d'un processus éprouvé qui permet, si nécessaire, d'obtenir un nouveau vaccin dans les cent jours.

Les fondateurs et dirigeants de la biotech BioNTech en 2008, Uğur Şahin et Özlem Türeci. (BERND VON JUTRCZENKA/dpa Picture-Alliance via AFP)
La vitesse de propagation du nouveau variant Delta relance la crainte d'une quatrième vague. Les vaccins à ARN messager comme le vôtre sont-ils réellement efficaces ?

Uğur Şahin : Notre vaccin fournit deux couches de protection. La première est assurée par les anticorps neutralisants qui se lient au virus et l'empêchent de pénétrer dans nos cellules. Cette couche est cruciale pour prévenir l'infection. La deuxième couche est fournie par les cellules T, une couche de protection très sophistiquée. Si le virus parvenait à pénétrer dans les cellules et à provoquer une infection, les différents lymphocytes T arrêteraient sa propagation et tueraient les cellules infectées pour prévenir les cas graves de la maladie.

Même si le taux d'anticorps diminue au fil du temps, les cellules T contribuent à protéger la personne contre les maladies graves et l'hospitalisation. Nous travaillons depuis plus de vingt ans à l'optimisation de la réponse immunitaire en apprenant comment induire les réponses des anticorps et des lymphocytes T. Actuellement, nous effectuons des tests en laboratoire avec le sérum de personnes ayant déjà été vaccinées pour voir s'il est capable de protéger également contre les nouveaux variants. Nous avons testé plus de 30 variants et notre vaccin actuel présente une activité neutralisante contre tous, bien que pour certains l'activité des anticorps soit plus faible, par exemple de 2 à 3 fois.

Les autorités sanitaires et les gouvernements, comme en Israël et au Royaume-Uni, comparent également les infections chez les citoyens vaccinés et non vaccinés, ce qui fournit un très grand volume de données. Les résultats préliminaires d'une étude britannique récente montrent qu'une vaccination avec le vaccin BioNTech présente une efficacité d'environ 89 % contre la maladie symptomatique du variant delta deux semaines après la vaccination complète.

Une deuxième étude récente en Israël fait état d'une protection moindre, de 60 % à 64 % ?

Uğur Şahin : Nous ne connaissons pas encore les détails des données de cette étude, mais si elle est confirmée, son résultat pourrait s'expliquer par le fait que les personnes en Israël ont été vaccinées il y a déjà six ou sept mois. Nous savons que le niveau d'anticorps diminue avec le temps. Le rapport souligne également que la protection contre les maladies graves reste élevée chez les personnes vaccinées avec BioNTech. Cela confirme que la deuxième couche de protection constituée par les cellules T est beaucoup plus stable. Elle est là pour durer plus longtemps, peut-être même pendant des années.

Le variant Delta présente deux caractéristiques : une infectiosité plus élevée, et certains des sites de liaison des anticorps sur la protéine Spike sont mutés, ce qui peut être associé à un échappement immunitaire. Même s'il est confirmé qu'elle réduit l'activité des anticorps, il ne faut pas avoir peur du variant Delta car la solution peut être une vaccination de rappel pour augmenter significativement le niveau d'anticorps neutralisants. Nous avons testé le renforcement de l'ARNm pendant des années dans nos études sur le cancer.

Cela veut-il dire qu'on ne fera pas l'économie de campagnes régulières de vaccination de rappel ? Quelle devra être la fréquence de ces rappels ?

Özlem Türeci : Le virus est là pour rester, il va continuer à muter et nous aurons régulièrement de petits foyers épidémiques. Nos essais cliniques ont déjà montré qu'une troisième injection sera très probablement utile car elle permet de renforcer le système immunitaire en induisant un nombre très élevé d'anticorps et donc une protection contre l'infection. Mais nous ne disposons pas encore de suffisamment de données scientifiques pour savoir quand cette troisième injection doit être administrée. Cette décision doit être prise par les autorités réglementaires.

Faut-il rendre le vaccin obligatoire ?

Uğur Şahin : Ce qui est clair, c'est que toute personne qui n'est pas vaccinée et qui continue à être exposée sera très probablement infectée car le virus devient de plus en plus infectieux. La prochaine génération de virus aura un taux d'infectivité d'environ 6 à 8, ce qui signifie qu'une personne infectée pourra infecter jusqu'à 8 personnes qui ne sont pas immunisées.

La vaccination est un moyen efficace de se protéger et de protéger les populations les plus vulnérables, mais c'est une question de responsabilité personnelle et une décision individuelle. A mon avis, en tant que médecin et scientifique, la rendre obligatoire pourrait avoir l'effet inverse. Il est préférable d'être transparent et de montrer les avantages de la vaccination sur une base scientifique.

Votre vaccin peut-il rester efficace contre un virus qui évolue aussi rapidement ?

Özlem Türeci : S'il doit être adapté, c'est techniquement simple avec la technologie ARNm et nous avons pu l'expérimenter des centaines de fois dans le domaine du cancer. L'idée est de remplacer le code génétique de la protéine Spike du virus original par celui du nouveau variant dans notre vaccin.

Nous poursuivons activement cette démarche pour le variant Delta. Le premier lot d'ARNm pour tester un vaccin adapté à celui-ci a déjà été conçu et fabriqué par nos soins pour les essais cliniques. Cela ne nous a pris que quelques semaines. Nous prévoyons de commencer les essais cliniques en août.

Nous n'avons pas créé cette entreprise pour la vendre, mais pour changer la façon dont le cancer est traité.

Uğur Şahin : Nous disposons d'un processus éprouvé qui permet de disposer d'un nouveau vaccin dans les 100 jours si cela est vraiment nécessaire. Cependant, avant qu'un nouveau vaccin contre un nouveau variant soit largement disponible, il doit être approuvé. Ce n'est pas notre décision. La décision doit être prise par les autorités réglementaires et les institutions gouvernementales concernées.

Faut-il mettre en place un système d'observatoire de l'évolution du virus comme pour la grippe ?

Özlem Türeci : Oui, absolument, c'est essentiel. Il est très important de pouvoir prendre des décisions fondées sur des données, ce qui signifie que la communauté scientifique et les autorités sanitaires doivent comprendre contre quel variant il faut se protéger, dans quelle région, et si cela nécessite une adaptation du vaccin.

En attendant, combien de doses de votre vaccin actuel prévoyez-vous de produire à moyen terme ?

Uğur Şahin : Nous visons plus de 3 milliards de doses cette année, car nous augmentons continuellement notre capacité de production. Ensuite, nous pourrions fournir plus de 3 milliards de doses l'année prochaine. Il existe également une forte demande de vaccin dans les pays à faible revenu où les populations ont été très peu vaccinées. Nous leur fournirons 2 milliards de doses au cours des 18 prochains mois.

Nous évaluons également la manière de mettre en place des capacités de fabrication sur le continent africain afin de pouvoir y fabriquer des vaccins COVID-19. Les volumes futurs dépendront du calendrier des rappels de vaccins et de la décision des autorités sanitaires.

Comment expliquez-vous que CureVac ne soit pas parvenu à finaliser son vaccin ?

Uğur Şahin : Nous ne pouvons parler que de notre vaccin BioNTech. Cependant, chaque vaccin basé sur une technologie ARNm est différent. Ils ont plus de 20 caractéristiques différentes. Elles doivent toutes être optimisées afin de développer un vaccin parfait. Vous ne pouvez pas vous contenter d'identifier une seule cause.

Qu'avez-vous appris de votre vaccin et va-t-il vous permettre de progresser dans la recherche contre le cancer qui est votre principal objet d'étude ?

Uğur Şahin : D'ici la fin de l'année, plus d'un milliard de personnes auront reçu notre vaccin BioNTech. Cela représente une base de données incroyable qui souligne l'efficacité et la tolérance de ce produit. Son succès a également généré des revenus qui nous permettront de développer nos projets dans le domaine de l'immunothérapie pour traiter le cancer.

Özlem Türeci : Le développement de l'immunothérapie dans le domaine du cancer est plus lent que celui d'un vaccin contre une maladie infectieuse. Nous avons plusieurs études de phase II très intéressantes sur des patients atteints de mélanome, sur le cancer de la tête et du cou et sur notre vaccin personnalisé pour le cancer colorectal au stade précoce. Nous connaîtrons les résultats dans trois ou quatre ans.

Quel bilan tirez-vous des dix-huit derniers mois ?

Özlem Türeci : La pandémie a initié une transformation de BioNTech en tant qu'entreprise. Avec le développement du vaccin, son autorisation et son lancement sur le marché, nous avons développé un ensemble de nouvelles structures, de nouveaux processus et de nouvelles compétences.

Nous avons recruté plus de 700 personnes pour ce faire ! Nous pouvons maintenant utiliser la plate-forme que nous avons construite pour les produits oncologiques que nous sommes en train de développer - et nous n'avons pas besoin de la construire en cours de route.

Comment partagez-vous les revenus avec votre partenaire Pfizer ? Pourquoi avoir choisi un partenaire américain ?

Uğur Şahin : Les deux entreprises partagent les coûts et les revenus à parts égales.

Özlem Türeci : Dans notre secteur, les partenariats ne sont pas une question de nationalité mais de complémentarité des compétences. Nous travaillons déjà avec Pfizer depuis 2018 sur un vaccin ARNm contre la grippe qui était au stade préclinique en janvier 2020.

Nous avions appris à travailler ensemble et disposions déjà d'un modèle de partage de la valeur. Au lieu de participer à un concours de beauté pour le meilleur partenaire, nous avons eu la chance d'en avoir un que nous connaissions bien.

Votre capitalisation boursière vous met-elle à l'abri d'une prise de contrôle inamicale ?

Uğur Şahin : Même avec une capitalisation boursière plus faible, la question ne se poserait pas pour nous car la majorité des actions sont détenues par nos premiers investisseurs, la famille Strüngmann, et les fondateurs, nous-mêmes.

Aucun d'entre nous ne souhaite vendre ses actions. Nous n'avons pas créé cette entreprise pour la vendre, mais pour changer la façon dont le cancer est traité, et nous ne sommes qu'au début de notre voyage pour améliorer la santé des gens dans le monde entier.

Source : https://www.lesechos.fr/industrie-services/pharmacie-sante/biontech-il-ne-faut-pas-avoir-peur-du-variant-delta-1331338