Biodiversité et climat : même combat

Publié le par CNRS via M.E.

Le changement climatique et l’érosion de la biodiversité sont deux crises intimement liées. C'est ce que dévoile un récent rapport, corédigé par des experts du climat (GIEC) et de la biodiversité (IPBES). Et si certaines solutions proposées pour répondre à l'une peuvent aller au détriment de l’autre, plusieurs actions sont envisageables face à ce double défi.

Si des scientifiques d’une ère géologique future se penchent un jour sur notre époque – celle que l’on appelle désormais l’Anthropocène – ils la caractériseront sans doute par deux phénomènes brutaux et simultanés : un changement climatique et une extinction massive d’espèces associée à la destruction de nombreux écosystèmes.

Ces deux crises globales sont intimement liées. C’est là le message principal d’un rapport rédigé par 50 scientifiques (en anglais) réunis par le Groupe d’experts intergouvernemental sur l'évolution du climat1 (GIEC) et par la Plateforme intergouvernementale scientifique et politique sur la biodiversité et les services écosystémiques2 (IPBES). « Les causes de ces deux phénomènes sont les mêmes et sont liées à nos modes de production et de consommation. Il faut donc répondre en même temps aux deux menaces, explique Sandra Lavorel, directrice de recherche CNRS au Laboratoire d’écologie alpine3, à Grenoble et membre de l’IPBES. Le problème, c’est que dans les agendas politiques internationaux, c’est souvent le climat qui passe en premier. »

« Solutions simplistes » et conséquences

Or, délaisser l’une au profit de l’autre, c’est oublier à quel point le climat influe sur la biodiversité, et vice versa. Ainsi, par exemple, dans le cas des récifs coralliens, c’est le changement climatique et l’augmentation de la température de la mer qui mettent en danger la biodiversité de l’un des écosystèmes les plus complexes. À l’inverse, la dégradation des tourbières, des zones humides ou des forêts tropicales menace de libérer dans l’atmosphère de grandes quantités de gaz à effet de serre, et donc, d’aggraver le changement climatique. Ceci constitue aussi une menace pour les sociétés humaines. « Lorsque les systèmes naturels ne fonctionnent plus, ce sont les villes et les communautés qui en dépendent qui sont en péril, explique Camille Parmesan, directrice de recherche à la Station d’écologie théorique et expérimentale du CNRS. Ce sont les écosystèmes qui purifient et stockent l’eau, et qui contrôlent le cycle du carbone. »

Récolte des fruits du palmier à huile dans la province de Jambi, en Indonésie (2019). La monoculture d'huile de palme, dont une partie croissante est destinée à la production de biocarburant, dévaste les forêts équatoriales d'Asie et met en danger la biodiversité locale. Luke Duggleby/REDUX-REA

L’un des points saillants du rapport commun GIEC-IPBES est de rappeler que certaines solutions pour atténuer le changement climatique peuvent nuire à la biodiversité et au bien-être des populations. Ainsi, les grands barrages hydroélectriques ou la production de biocarburants peuvent mettre sous pression des écosystèmes déjà menacés. Les monocultures d’arbres, en particulier lorsqu’elles remplacent des forêts natives ou des écosystèmes non forestiers, risquent aussi de produire des effets contraires à ceux escomptés. « Il n’y a pas de recette magique, ni pour le climat ni pour la biodiversité. Les solutions simplistes peuvent provoquer des dégâts contre la biodiversité et ensuite se retourner contre le climat », rappelle Sandra Lavorel

Conserver et restaurer les écosystèmes

Alors, que faire ? Pour les auteurs du rapport, il faut tout d’abord réduire les émissions de gaz à effet de serre. Parmi les mesures à prendre, il faut modifier en profondeur les systèmes de production alimentaire, dont la contribution au changement climatique est comprise entre 21 et 37 %. Mais « réduire les émissions ne suffit plus », assure Camille Parmesan. Il faut aussi maintenir le CO2 dans le sol et la biosphère, et absorber une partie des gaz à effet de serre déjà présents dans l’atmosphère. Pour cela, le bon fonctionnement des écosystèmes est crucial. Ainsi, les experts prônent la mise en œuvre de solutions basées sur la nature. Exemples : privilégier les pratiques d’agriculture et de foresterie durables ou encore, construire des infrastructures vertes (parcs, toits végétalisés) dans les villes. Mais avant tout, indiquent les experts, il faut protéger et restaurer les écosystèmes naturels.

Tourbière de La Guette, à Neuvy-sur-Barangeon, dans le Cher. Ces zones renferment un tiers du stock de carbone des sols mondiaux et peuvent ainsi rétroagir fortement sur le climat. Cyril FRESILLON/ISTO/CNRS Photothèque Partager

D’après le rapport, pour freiner l’extinction d’espèces et atténuer le changement climatique, entre 30 et 50 % des terres et des océans devraient être protégés (contre 15 % des terres et 7,5 % des océans aujourd’hui). De même, il faudrait restaurer 20 % des habitats natifs, y compris dans les zones habitées ou altérées par les humains. Pour Camille Parmesan, les tourbières, les forêts méditerranéennes, les zones humides, les prairies et les forêts tropicales sont parmi les écosystèmes à conserver et restaurer en priorité car « ils constituent des puits de carbone précieux et présentent une riche biodiversité ».

Un exemple de cette approche ? En Nouvelle-Zélande, nouveau terrain de recherche de Sandra Lavorel, la commission gouvernementale sur le changement climatique a en effet recommandé de restaurer 300 000 hectares de forêts natives. Un changement de cap bienvenu, car auparavant, le pays austral privilégiait les grandes plantations de conifères. Les forêts natives, havres d’une biodiversité endémique, sont des puits de carbone plus durables et résistent bien mieux à la sécheresse et aux incendies. De plus, ces forêts natives sont une source de vie pour les populations maories.

S'appuyer sur les communautés locales

Ce dernier point est fondamental. Comme le souligne le rapport, pour être efficaces, ces approches doivent se faire avec la participation des populations locales. « Ce sont trois facettes qu’il faut mettre en harmonie : répondre au problème climatique, restaurer et protéger la biodiversité et produire des bénéfices pour les populations. Autrement, cela ne tient pas », explique Sandra Lavorel, qui, pendant quinze ans, a étudié la relation entre la biodiversité des prairies alpines et l’élevage peu intensif.

Dans les Alpes, les prairies diversifiées, riches en espèces herbacées, résistent bien au changement climatique et offrent aux éleveurs de la ressource, même lors des années sèches. Ainsi, pour protéger ces prairies dotées d’une haute valeur culturelle et touristique, qui maintiennent dans le sol de grandes quantités de carbone et abritent de nombreuses espèces végétales et animales, il est fondamental que les éleveurs puissent bien vivre de leur activité. D’autant que, bien souvent, les connaissances des communautés locales s’avèrent cruciales : « La restauration des espaces naturels doit se faire avec les communautés, les paysans, les chasseurs, ceux qui connaissent le terrain », ajoute Camille Parmesan.

Visite de prairies de montagnes pour un concours des prairies fleuries, à Villarembert en Savoie (2018). De telles régions de montagne sont plus particulièrement vulnérables aux changements globaux. Alban PERNET/REA

Les solutions pour combattre le changement climatique et l’érosion de la biodiversité existent. Reste à savoir si la volonté politique et l’engagement des populations seront suffisants pour redresser la barre. L’Anthropocène, réfléchit Sandra Lavorel, n’est pas seulement la période où se déroulent deux grandes crises systémiques. C’est aussi le moment où les humains prennent conscience de leurs impacts et assument leur responsabilité dans le devenir de la planète. 

Pour aller plus loin :
Le rapport, en anglais, est à consulter ou télécharger sur le site de l'IPBES : Scientific outcome of the IPBES-IPCC co-sponsored workshop on biodiversity and climate change

À lire sur notre site CNRS :
« Biodiversité : il n’est pas trop tard pour agir » (entretien avec Bruno David, président du Muséum national d'histoire naturelle).