Electricité : la France ne respecte pas sa feuille de route pour la transition énergétique

Publié le par Le Monde via M.E.

Les trajectoires de développement des énergies renouvelables et de réduction du nucléaire pour les dix prochaines années ont peu de chance d’être tenues.

C’est un document méconnu, qui comporte les briques essentielles de la stratégie française en matière d’énergie et de climat. La feuille de route énergétique de la France, appelée en langage bureaucratique programmation pluriannuelle de l’énergie (PPE), trace les perspectives du pays pour les dix prochaines années. Adoptée il y a tout juste un an, alors que la France était en plein confinement, l’orientation 2019-2028 est déjà compromise.

Elle prévoit de diminuer de manière conséquente la consommation d’énergie, d’entamer une décrue du parc nucléaire et de développer rapidement les énergies renouvelables. Mais, à moins de réviser de manière rapide et massive les politiques publiques, ces objectifs ne seront pas tenus. « Notre ambition, c’est d’y arriver », assure-t-on encore au ministère de la transition écologique, où l’on reconnaît qu’« on a beaucoup à rattraper ».

Le solaire très en retard

C’est le principal point noir de cette feuille de route. Fin 2020, la filière a passé le cap des 10 gigawatts (GW) de capacités installées (2,5 % de la production électrique actuelle). Pour tenir le cap de la PPE, celles-ci doivent avoir doublé d’ici deux ans. Et, en 2028, elles devraient presque avoir quadruplé. Autrement dit : la France doit multiplier par trois les capacités raccordées chaque année. Impossible, s’inquiète le gestionnaire du réseau, RTE, dans son dernier rapport.

« On s’éloigne véritablement de cette trajectoire, alors que la France a tout le potentiel pour atteindre les objectifs qu’elle s’est fixés », constate aussi Rosaline Corinthien, directrice générale d’Engie France Renouvelables. En cause notamment, des procédures jugées trop longues. « D’année en année, le volume des projets en file d’attente augmente régulièrement, observe ainsi Jean-Louis Bal, le président du Syndicat des énergies renouvelables (SER). Mais la puissance installée, elle, n’augmente pas : il y a un goulet d’étranglement au niveau de l’instruction des autorisations. »

A cela s’ajoute un accès au foncier de plus en plus compliqué pour les développeurs, le gisement des terrains dégradés – qui doivent en France être privilégiés – atteignant progressivement ses limites. Plusieurs projets qui nécessitent d’utiliser des parcelles de forêts font d’ailleurs l’objet de contestations locales, comme en Gironde ou dans les Hautes-Alpes, une difficulté supplémentaire pour le photovoltaïque.

L’éolien terrestre sur la bonne voie, mais trop lentement

Pour atteindre l’objectif de la PPE – doubler les capacités actuelles pour arriver à plus de 33 GW installés –, il faudrait raccorder 2 GW chaque année. Or, le rythme actuel est plutôt autour de 1,5 GW, voire de 1 GW en 2020. L’éolien représente actuellement entre 6 % et 7 % de la production. « Le retard qu’on accumule est préoccupant, car il ne pourra pas être rattrapé, note Michel Gioria, délégué général de l’association France énergie éolienne (FEE). On ne pourra pas installer 4 ou 5 gigawatts d’un coup en 2026 ou 2027 pour atteindre les objectifs, ça ne fonctionne pas comme ça. »

La filière dénonce la lenteur des délais d’instruction et le manque de moyens humains pour traiter les dossiers. Les professionnels s’inquiètent aussi de la montée de la contestation des projets à l’approche de l’élection présidentielle. « Il faut un message politique fort de la part du gouvernement », demande Jean-Louis Bal, du SER. Or, l’exécutif envoie des signaux contradictoires.

Le président de la République a déjà fait part de son scepticisme sur l’essor de l’éolien, en février 2020, faisant écho aux critiques de plusieurs élus locaux, dont le président des Hauts-de-France, Xavier Bertrand. Pourtant, la ministre de la transition écologique, Barbara Pompili, continue de promouvoir son développement. « Pour la ministre, le développement de ces énergies est la priorité, assure son entourage. Il y a un enjeu fort d’acceptabilité, mais on mise aussi sur le marché, ces énergies devenant de plus en plus compétitives. »

L’éolien offshore enfin sur les rails

Plus de dix ans après le lancement des premiers appels d’offres, les premières éoliennes en mer vont-elles voir enfin le jour ? Quatre chantiers ont démarré, après des années de procédures et de contestation devant les tribunaux. Le premier d’entre eux doit être opérationnel en 2022, et les autres devraient suivre relativement rapidement. Les premières fermes pilotes d’éolien flottant doivent également commencer à fonctionner à partir de 2023. 

Malgré cette tendance positive, les objectifs de la PPE, qui prévoit d’atteindre entre 5,2 et 6,2 GW fin 2028, paraissent d’ores et déjà hors d’atteinte. La filière table, au mieux, sur 3,5 GW installés à cette date. Outre les sept premiers projets, un seul appel d’offres, concernant un dossier au large de la Normandie, a pour l’instant été lancé en janvier. Il pourrait être attribué, au mieux, en 2022. Très en retard par rapport à d’autres pays européens, la France risque donc de voir cet écart continuer à se creuser. A la fin de l’année, l’Allemagne aura installé 6,6 GW de capacités éoliennes offshore. Elle vise 20 GW en 2030, et le Royaume-Uni le double.

La difficile trajectoire du nucléaire

L’un des objectifs de la feuille de route énergétique de la France était d’arriver à une réduction de la part du nucléaire dans la production d’électricité à 50 % en 2035 (contre 70 % aujourd’hui). Ce point d’arrivée avait été défini en 2015 par la loi de transition énergétique, sous le mandat de François Hollande, mais il prévoyait à l’époque de l’atteindre en 2025. Un objectif repoussé de dix ans par Emmanuel Macron et le ministre de la transition écologique d’alors, Nicolas Hulot.

Les difficultés actuelles pourraient encore causer du retard. La PPE prévoit ainsi la fermeture de douze réacteurs, sur les 56 que compte l’Hexagone aujourd’hui, d’ici à 2035. Dans le détail, il s’agirait de fermer deux unités en 2027 et 2028, et d’étudier la possibilité d’en arrêter deux autres dès 2025 et 2026. Le reste serait fermé entre 2028 et 2035 – soit plus d’une fermeture par an.

Or, le gestionnaire du réseau, RTE, a déjà averti que les prochains hivers seraient difficiles en matière de sécurité d’approvisionnement, notamment parce que le réacteur de troisième génération EPR de Flamanville manque toujours à l’appel. Il recommande ainsi de « conserver les moyens de production bas carbone dont la fermeture pouvait être envisagée d’ici à 2026 ». Comprendre : ne pas fermer davantage de réacteurs. Mais combien de temps la France pourra-t-elle prolonger son parc existant ? L’Autorité de sûreté nucléaire (ASN) vient de donner son accord pour prolonger de dix ans les plus vieux réacteurs, jusqu’à leurs 50 ans. Mais ce processus représente un défi industriel d’envergure pour EDF et il sera long, coûteux et semé d’embûches.

Le charbon en bonne voie de fermeture

C’est le point le plus avancé des engagements du gouvernement. Emmanuel Macron avait promis la fermeture des quatre dernières centrales françaises en 2022. Trois d’entre elles auront cessé leurs activités,

 

Mais la plus puissante de France, celle de Cordemais (Loire-Atlantique), devrait être maintenue pour pouvoir assurer l’équilibre du réseau électrique en Bretagne, à la demande du gestionnaire du réseau d’électricité. Le gouvernement se défend en estimant que son activité restera très réduite. Un projet de reconversion à la biomasse est actuellement en cours d’étude. S’il est accepté, elle devrait fonctionner jusqu’en 2026 avec 80 % de résidus de bois et 20 % de charbon. Mais l’utilisation de biomasse étant peu efficace sur le plan énergétique, la centrale ne pourrait produire que 400 heures par an, contre 2 000 heures aujourd’hui.

Un contexte chamboulé

D’autant que d’autres paramètres viennent compliquer cette tâche. D’abord, la PPE, écrite avant l’arrivée du Covid-19, s’appuie sur l’analyse que la croissance économique sera pendant cinq ans du même niveau que celle d’avant la crise. Les difficultés économiques dues aux mesures de confinement ne sont pas prises en compte.

La consommation d’électricité devrait elle aussi évoluer : elle est envisagée dans la PPE comme relativement stable. D’un côté, la France mise sur des économies d’énergie, dans le bâtiment notamment, mais elle va également connaître de nouveaux usages, comme le véhicule électrique, la production d’hydrogène ou le basculement d’une partie du chauffage au fioul ou au gaz vers l’électricité. Résultat : au rythme actuel, en 2030, la consommation devrait être similaire à celle d’aujourd’hui.

Mais, selon les analyses de RTE, si jamais la France atteignait les objectifs qu’elle s’est fixés en matière de développement de l’hydrogène ou des voitures électriques, la consommation d’électricité pourrait augmenter de 6 % à cette date, alors qu’elle est relativement stable depuis dix ans. Soit l’équivalent de la production de 4 ou 5 réacteurs de type EPR supplémentaires.

Source : https://www.lemonde.fr/economie/article/2021/04/27/electricite-la-france-ne-respecte-pas-sa-feuille-de-route-pour-la-transition-energetique_6078171_3234.html