Climat : les limites de la reforestation

Publié le par Les Echos via M.E.

Beaucoup d'états ou d'entreprises se sont lancés dans de spectaculaires opérations de plantations d'arbres, dans l'optique de lutter contre le changement climatique. Des initiatives plus faciles et moins chères à démarrer que des plans solides de réduction des émissions de carbone. Mais, mal pilotées, elles peuvent se révéler contre-productives, voire nocives. Une leçon de foresterie.

« Le chevreuil, c'est l'ennemi du forestier ! Avec ses congénères, il peut décimer 30 % d'une plantation. » Jean-Baptiste Le Floch, président du lycée agricole du Nivot, dissimulé au coeur d'un domaine de 400 hectares de bois et de prairies dans l'arrière-pays brestois, désigne du doigt un jeune plant de chêne tout grignoté par un cervidé. La pousse ne deviendra probablement jamais un bel arbre adulte. Heureusement, cette parcelle de trois hectares, plantée il y a deux ans grâce à un financement du groupe La Poste et battue par la pluie en cette après-midi d'automne, compte encore près de 4.500 pousses.

Mais pour limiter au minimum ce genre de gâchis, des protections en grillage ont été apposées sur les plants les plus exposés. « Les fougères qui avaient envahi le site, le rendant inexploitable pour l'agriculture, ont été conservées et battues au sol pour gêner la déambulation des quadrupèdes. De même que les ronces qui sont, pour le coup, de véritables 'amies' du forestier », précise celui qui fut lui-même élève de cet établissement d'enseignement privé, fondé en 1923 par l'ancien président du tribunal de commerce de Brest, Charles Chevillotte, qui avait racheté le domaine à un prince russe.

Essences sélectionnées

Châtaigniers, chênes sessiles, aulnes glutineux, thuyas, douglas… les essences sélectionnées pour reboiser cette parcelle en pente, exposée au nord, l'ont été en particulier pour leur capacité à encaisser le réchauffement climatique qui malmène certaines espèces endémiques comme le chêne pédonculé.

« Elles ont aussi été choisies en vue d'une future exploitation du bois en écoconstruction, car elles peuvent être utilisées dans le bâti sans traitements », explique Jean-Baptiste Le Floch. Mais cette plantation intègre également une vocation pédagogique. Tant pour les élèves des sections forestières qui ont réalisé les études de terrain que pour le nombreux public qui arpente ce massif.

Label bas-carbone

Sans oublier, bien sûr, l'impact que cette future petite forêt aura à terme sur le climat. Grâce à l'action de la photosynthèse des arbres qui captent le CO2, en rejettent l'oxygène et en stockent le carbone, d'ici trente ans, elle devrait avoir séquestré au moins 1.200 tonnes de ce gaz à effet de serre. Autant d'arguments qui ont valu au projet d'être l'un des premiers estampillés du nouveau Label bas-carbone lancé en 2018 par l'Etat français. Une certification qui permet désormais à La Poste de recevoir des « crédits carbone » pour compenser ses émissions.

Dans l'arrière-pays brestois, le projet de reforestation mené par le lycée agricole du Nivot grâce au financement du groupe La Poste a choisi de préserver les fougères et les ronces, « amies » du forestier.©ERIC HUYNH/ La Poste

« Pour nous, ce qui compte avant tout, c'est l'impact de l'opération sur la restauration de l'écosystème », souligne, bottes aux pieds et capuche imperméable sur la tête, Laure Mandaron, directrice de la RSE (responsabilité sociale et environnementale) du groupe public. « L'effet 'puits de carbone' vient ensuite, un peu comme un aboutissement. »

Début octobre, La Poste comptabilisait 17 des 24 projets certifiés bas-carbone en France. Beaucoup d'opérations, modestes, pour un bénéfice somme toute limité de 13.000 crédits carbone d'ici trente ans. « Même si à l'étranger nous finançons des projets avec des capacités de séquestration beaucoup plus importantes, nous privilégions toujours la valeur socio-économique du projet », insiste-t-elle.

D'abord réduire ses émissions

Une attitude modeste et sobre qui tranche avec ce qui se dessine depuis quelque temps sur la scène de la compensation carbone. A mesure que le réchauffement climatique s'accentue, les Etats comme les entreprises sont de plus en plus nombreux à claironner leur volonté d'atteindre la « neutralité carbone ».

Plutôt une bonne nouvelle, si ce n'est que pour certains, la solution la plus simple et la plus rapide adoptée pour atteindre cet objectif est de planter des arbres à tout va, voire à la va-vite. Oubliant que, dans l'esprit de tous les experts qui le promeuvent, ce levier n'est à actionner qu'en bout de course, après que l'on a mesuré et surtout réduit autrement ses émissions.

Développement des véhicules électriques, optimisation des parcours de livraison, formation à la conduite… La Poste, dont les employés parcourent chaque jour près de 100 fois le tour de la Terre, a réussi à diminuer les siennes de 24 % entre 2015 et 2019. Plus compliqué et plus cher que de générer des crédits carbone en reforestant. Reste que, dans l'imaginaire collectif, planter des arbres, c'est une activité très valorisée.

La course aux records

Pour beaucoup d'Etats en développement, c'est même devenu un sport national. C'est à celui qui en plantera le plus. En juillet 2019, l'Ethiopie a pulvérisé le record de 60 millions d'arbres plantés en une journée, détenu depuis 2017 par l'Inde. A la fin 2019, la Turquie a fait homologuer par le Guinness un record de 303.150 plantations en une heure.

Les entreprises ne sont pas en reste, avec en tête du peloton les compagnies pétrolières. Shell prévoit ainsi de mettre en terre 5 millions d'arbres dans les douze prochaines années aux Pays-Bas. ENI a annoncé la création de 80.000 km2 de forêts qui lui permettraient de capter plus de 20 millions de tonnes de CO2 d'ici 2030. L'an dernier, le PDG de Total, Patrick Pouyanné, a même annoncé qu'il envisageait de constituer une « business unit » à cet effet.

Déforestation importée

Selon la FAO, le consommateur européen est responsable de la disparition d'un tiers des forêts dans le monde entre 1990 et 2015 (43 millions d'hectares). Car en important massivement du soja d'Amérique latine, du cacao de Côte d'Ivoire, ou de l'huile de palme d'Indonésie ou de Malaisie, l'Europe a largement favorisé la déforestation liée au développement de ces cultures. D'où l'enjeu d'intégrer la notion de « déforestation importée » dans le commerce. Plutôt en avance, la France s'est dotée depuis 2018 d'un document-cadre visant à promouvoir les produits « zéro déforestation ». Dans la foulée, les eurodéputés ont exhorté en septembre dernier la Commission européenne à s'emparer du sujet. Reste à trouver le bon mécanisme de « due diligence » associé à des dispositions contraignantes pour garantir des chaînes d'approvisionnement durables.

Avant la crise du Covid qui les a terrassées, les compagnies aériennes semblaient vouloir creuser le même sillon. A commencer par Air France, qui a annoncé fin 2019 sa volonté d'investir plusieurs millions d'euros dans le but de compenser notamment ses vols intérieurs.

La fièvre est également en train de gagner le grand public. Soit par l'intermédiaire des marques, de Pornhub hier à H & M aujourd'hui, qui invitent leurs clients à participer à des programmes de reforestation, soit en direct via des sites spécialisés qui proposent, par exemple, de compenser les voyages en avion. Pour beaucoup d'experts, cette instrumentalisation des forêts à des fins de séquestration carbone a non seulement ses limites mais peut même se révéler contre-productive.

L'étude controversée de «Science»

Selon une étude publiée en 2019 dans la revue «Science», la planète pourrait accueillir près de 1 milliard d'hectares de forêts supplémentaires, soit environ la surface des Etats-Unis, avec un potentiel de stockage de 205 gigatonnes de carbone équivalant aux deux tiers des émissions humaines dans l'atmosphère depuis 1800. La panacée ? Quelques semaines plus tard, trois autres études sont venues contredire cette hypothèse, qualifiée d'« incorrecte sur le plan scientifique et dangereusement trompeuse ». Cela n'a pas empêché beaucoup de promoteurs du « planter pour compenser » de se sentir confortés dans leur action.

Cette stratégie peut d'autant mieux se déployer qu'elle s'exerce désormais dans un cadre « volontaire ». Né avec le protocole de Kyoto en 1997, le concept de compensation carbone était au départ très réglementé. Pour générer des « crédits carbone » en liaison avec une plantation d'arbres, il fallait notamment que le projet prouve son « additionnalité ». Autrement dit, qu'il ne se serait pas réalisé de toute façon, à des fins par exemple d'exploitation forestière, sans l'appui du dispositif. En outre, les crédits étaient accordés de manière temporaire car la plantation pouvait dépérir ou être détruite.

Comptabilité simpliste

En raison de ces contraintes, ce mécanisme officiel certifié par l'ONU n'a jamais décollé et a été supplanté par un dispositif volontaire non réglementé. Des labels internationaux exigeants ont vu le jour. Mais les entreprises et les Etats ne sont pas obligés de s'en prévaloir. Résultat, le prix de la tonne carbone, sur le marché volontaire, est extrêmement variable : de 1 à 2 euros en Chine jusqu'à près de 60 euros dans l'Hexagone .

S'arrêter à une comptabilité simpliste associant un nombre d'arbres à une promesse de tonnes séquestrées n'a pas beaucoup de sens. Car toutes les opérations de reforestation ne se valent pas. « Il faut regarder à la place de quoi on plante, comment on s'assure de la survie des pousses, à quel âge on coupe et pour quel usage, bref, sur quel scénario on s'appuie pour estimer le potentiel de séquestration », souligne Alain Karsenty, économiste au Cirad (Centre de coopération internationale en recherche agronomique pour le développement). 

 Car un arbre ne détruit pas le carbone : il ne fait que le stocker tant qu'il est en vie. Utilisé dans une charpente ou dans un meuble, son bois continue à le séquestrer pendant encore des années. Mais s'il dépérit, brûle, est converti en bois de papier, il va vite tout restituer à l'atmosphère.

Risque d'appauvrissement des sols

Sans compter que près de 50 % du carbone absorbé est stocké par l'arbre dans le sol. « Une coupe rase comme celles que pratiquent à certains endroits les acteurs de la filière bois en France le met à nu et favorise son évacuation », dénonce le réalisateur François-Xavier Drouet, auteur du film « Le Temps des forêts » (2018).

Le choix de l'essence est aussi déterminant. « Les résineux à la croissance rapide séquestrent plus vite du carbone que les feuillus, mais ils peuvent appauvrir les sols en les acidifiant, surtout s'ils sont exploités de manière productiviste en monoculture », observe Frédéric Amiel, coordinateur aux Amis de la Terre. En outre, leur couleur sombre diminue l'albédo (le pouvoir réfléchissant de la surface terrestre), en particulier l'hiver. Bref, l'impact final est plus complexe à évaluer qu'il n'y paraît. « Aujourd'hui, nous avons encore beaucoup d'incertitudes sur les meilleurs scénarios de séquestration », concède Nicolas Picard, directeur du groupement de recherche GIP Ecofor.

Quand la forêt devient émettrice

Augmenter la surface boisée n'améliore pas automatiquement le bilan carbone. Selon une étude de 2016 sur l'évolution de la forêt européenne depuis deux cent cinquante ans, en dépit d'une croissance de sa superficie de 196.000 m2, le massif est devenu source nette d'émissions. En particulier à cause de la prolifération des résineux et de la mise en production de 417.000 km2 de surfaces boisées.

Mais surtout, avec le réchauffement, les forêts sont devenues beaucoup plus vulnérables aux incendies, qui libèrent chaque année des millions de tonnes de carbone. Associé à la déforestation, ce fléau est en train de changer la donne, en particulier en Amazonie . Horreur : le « poumon de la planète » pourrait bientôt devenir émetteur net.

La forêt primaire de Bialowieza, en Pologne.©Andrea Mantovani/NYT-REDUX-REA

Les sécheresses favorisent aussi les attaques de parasites ou d'insectes responsables du dépérissement des arbres. Chalarose, scolyte, encre, chenille… « En 2019, la forêt française a perdu 220.000 hectares », alerte Cyril Brûlez, en charge du développement des projets labellisés bas-carbone à l'ONF. L'Office veut tester la « migration assistée » de nouvelles essences comme dans la forêt de la Pyramide, située dans le Haut-Beaujolais. « Nous sommes en train d'introduire sur une parcelle labellisée des pins d'Alep, des pins de Jeffrey et des pins laricio qui s'épanouissent habituellement autour de la Méditerranée », précise Yves-Marie Gardette, responsable développement sur ce territoire.

Pas question donc d'arrêter de soutenir la plantation d'arbres. On a plus que jamais besoin de revitaliser la forêt. Mais dans le cadre d'opérations bien pensées, ce qui s'accorde souvent mal avec les mégaprogrammes étatiques dont les taux de réussite demeurent très faibles. 90 % des 11 millions de sapins plantés en novembre 2019 en Turquie seraient morts de sécheresse quelques mois après.

Rêve primaire

A l'heure où tout le monde veut planter des arbres, le botaniste de 82 ans Francis Hallé a un rêve fou : recréer une forêt primaire en Europe de l'Ouest. Autrement dit une forêt sans aucune intervention humaine. Il s'agirait donc de trouver un territoire de 70.000 hectares, idéalement à cheval sur plusieurs pays, où on laisserait faire la nature, sur le temps long - le gage selon lui d'une vraie forêt vivante. On sait aujourd'hui que les forêts diversifiées sont beaucoup plus résilientes au changement climatique. Véritables monuments de la nature, les forêts primaires sont pourtant menacées dans le monde. En Europe, il ne reste plus que celle de Bialowieza, en Pologne. Le gouvernement qui y avait autorisé des plans de coupes en 2016 a été condamné par la justice européenne.

Les vertus de l'agroforesterie

Pour Alain Karsenty, le meilleur moyen d'assurer la pérennité des interventions en zone tropicale est d'y associer les paysans locaux. « Il faut qu'ils aient un intérêt à maintenir les arbres en vie. Autrement, ils prennent l'argent qu'on leur donne pour mettre en terre les plants et n'ont pas de scrupules à faire passer ensuite leurs troupeaux sur le site. »

Après avoir largement contribué à la déforestation en Côte d'Ivoire, l'industrie du cacao essaye aujourd'hui de réparer ses dégâts. Le groupe français Cémoi tente de réintroduire les arbres dans la cacaoculture en créant un terrain ombragé comme cela se pratiquait il y a quelques décennies. Un modèle d'agroforesterie qui augmente les rendements et apporte aussi un complément de revenu au planteur via la production de fruits ou de bois d'oeuvre.

Même approche pour L'Oréal en Thaïlande, dans des plantations de riz dont le son est utilisé par le groupe pour fabriquer une huile de soins. « Mal en point, les sols de ces rizières avaient besoin d'être revitalisés, explique Rachel Barré, directrice leadership environnemental. Nous avons planté près de 70.000 arbres sur des digues pour favoriser la rétention de l'eau, relancer la biodiversité et apporter un revenu complémentaire aux cultivateurs. »

Un champ d'arganiers, exploité pour l'huile tirée de leurs fruits, au Maroc, dans la région d'Agadir. ©Veronique DURRUTY/GAMMA RAPHO)

Mais bien plus que la reforestation, toujours aléatoire et dont l'impact n'est pas immédiat, la meilleure façon de contribuer à la séquestration carbone c'est… d'éviter la déforestation. « Moins médiatisables, ces actions ont plus de difficultés à trouver des financements », regrette Alain Karsenty. Il faut souvent faire du sur-mesure. Au Maroc, L'Oréal a réussi à valoriser les feuilles de l'arganier et la pulpe de ses fruits pour apporter un complément de revenu aux producteurs d'huile d'argan et prévenir l'exploitation intensive des arbres qui mènerait à leur dépérissement.

Au Kenya, La Poste a financé la distribution de près de 5 millions de filtres à eau qui dispensent de la faire bouillir pour la purifier. Car si les paysans déciment leurs forêts, c'est bien souvent aussi pour se procurer du bois afin de se chauffer ou faire la cuisine. Au Cambodge, le groupe français a choisi de favoriser la récupération de biométhane via la construction de biodigesteurs où l'on entrepose les déjections animales. Ce gaz sert ensuite à alimenter les foyers.

L'illusion de la compensation

L'enjeu aujourd'hui est donc de ramener le rôle de la reforestation dans la lutte contre le réchauffement climatique à sa juste place. « Planter un arbre ne peut pas être vu comme une émission à l'envers », martèle César Dugast, consultant chez Carbone 4. Avec d'autres acteurs, ce cabinet cofondé par l'expert en énergie Jean-Marc Jancovici plaide pour qu'on arrête d'utiliser le terme de « compensation » pour le remplacer par celui de « contribution ».

« Une entreprise ne peut pas être neutre par elle-même. Elle ne peut que participer à la neutralité nationale ou planétaire », appuie le consultant. Une mise au point sémantique qui, si elle était entérinée, permettrait sans doute d'éviter de vouloir faire jouer à la forêt un rôle qu'elle ne peut assumer.

Chiffres clés :

Forêt mondiale : 31 % de la surface du globe avec 4,1 milliards d'hectares. 2e « puits de carbone » après l'océan, avec environ un quart des émissions humaines séquestrées. A perdu près de 100 millions d'hectares en deux décennies.

Forêt française : 31 % de la surface nationale avec 16,9 millions d'hectares, en croissance de 0,7 % par an depuis 1980. Elle séquestre 70 millions de tonnes de carbone par an, soit un stock de 860 millions de tonnes dans la biomasse et 1.140 millions de tonnes dans le sol.

1 m3 de bois contient une tonne de carbone. Un jeune arbre séquestre en moyenne entre 20 et 30 kg de carbone par an. Soit environ 7 tonnes à l'hectare de forêt. En comparaison, chaque Français émet en moyenne 11 tonnes de carbone par an.

Source : https://www.lesechos.fr/weekend/business-story/environnement-pourquoi-la-reforestation-peut-saverer-contre-productive-1283100

A lire aussi : La compensation carbone sous le feu des critiques https://www.lesechos.fr/thema/articles/la-compensation-carbone-sous-le-feu-des-critiques-1151452

Les dérives du reboisement https://www.lesechos.fr/idees-debats/sciences-prospective/les-derives-du-reboisement-1263305

Publié dans Climat, Energie, Forêts

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