Stockage du nitrate d'ammonium : des bombes agricoles en puissance

Publié le par Industrie et Technologies via M.E.

Responsable du drame de Beyrouth le 4 août, le nitrate d’ammonium est aussi utilisé comme engrais chimique par nombre d’agriculteurs français. Un usage pas assez réglementé selon Paul Poulain et Ronan Nicolas, spécialistes des risques industriels.

Il n'y a pas que les grandes installations industrielles. En matière de risques d'explosion de nitrate d'ammonium, le danger pourrait notamment venir de certaines exploitations agricoles qui utilisent ce produit comme engrais. Celles-ci possèdent certes de maigres stocks de nitrate d’ammonium en comparaison des sites industriels classés Seveso, mais elles souffrent d’un cruel manque de contrôle qui pourrait avoir des conséquences désastreuse, s’alarment deux spécialistes des risques industriels, Paul Poulain et Ronan Nicolas.

Source : France TV Info

L’ammonitrate agricole moins réglementé que son homologue explosif

Le premier facteur est à chercher dans la réglementation. Lorsqu’il est utilisé comme explosif, le nitrate d’ammonium est mélangé avec un combustible. L’ammonium nitrate/fuel oil (ANFO) est ainsi composé à 6% de diesel. Comme engrais, le nitrate d’ammonium est pur. D’après « l’Orange Book de l’ONU, une classification en vue d’harmoniser les réglementations du transport des matières dangereuses, la France classe le nitrate d’ammonium comme explosif s’il est mélangé à plus de 0,2% de matière organique, mais en comburant dans le cas contraire », indique Paul Poulain, par ailleurs responsable commercial du bureau d’étude Cyrus Industries, spécialisé dans les risques industriels.

Les trois critères de classification

Pour être classé en tant qu’explosif, trois critères doivent être remplis :

  • l'épreuve d’amorçage de la détonation, pour déterminer l’aptitude à la détonation d’une matière confinée dans un tube en acier et soumise à l’effet d’un relais détonant.
  • l'épreuve de Koenen, pour déterminer la sensibilité des matières solides et des liquides soumises à l’effet d’un chauffage intense sous fort confinement.
  • l'épreuve pression/temps, pour déterminer les effets d’une inflammation de la matière sous confinement.

Le nitrate d'ammonium est positif aux deux premiers critères mais négatif au dernier. Il n’est pas combustible et donc aucun accroissement de pression ne survient. « Ce test n’est absolument pas adapté pour évaluer le caractère explosif d’un comburant, auquel il suffit seulement d’ajouter 0,2% de matière organique pour le test soit validé », estime Paul Poulain.

Cette distinction a une conséquence majeure : les deux classes de composés ne subissent pas les mêmes contraintes : à partir de 100 kg de matière explosive, la réglementation impose diverses mesures contraignantes, « parmi lesquelles des mesures constructives et l’identification de différentes zones d’effets », précise Ronan Nicolas, du bureau d’études Atossa, dans un article de blog. Pour les ammonitrates destinés à la fertilisation des sols, en revanche, cette réglementation ne s’applique qu’à partir 500 000 kg de matière.

Des « bombes agricoles en puissance »

Cette distinction ne tient pas la route, pour les deux spécialistes. Tout d’abord parce que, stocké dans un hangar, le nitrate d’ammonium est entouré de composés organiques combustibles : « Toute personne qui s’est rendue sur une exploitation agricole voit bien qu’il y a en permanence de la poussière de paille ou de foin un peu partout, et potentiellement des copeaux de bois », insiste Paul Poulain. Ce fut le cas lors de l’incendie d’un hangar agricole à Saint-Romain-en-Jarez (Loire) en 2003, qui avait fait 26 blessés.

D’autant plus « qu’exposé durablement à plus de 32°C, le nitrate d’ammonium agricole tend à se rapprocher du nitrate d’ammonium servant à la fabrication d’explosif car cette température permet une meilleure diffusion du combustible liquide », comme le diesel alimentant les véhicules agricoles, ajoute le spécialiste. Ces stocks sont de véritables « bombes agricoles en puissance », renchérit Ronan Nicolas.

La France mauvaise élève

La France fait figure de mauvais élève, poursuit Paul Poulain : « Nous sommes dans une situation bien plus dangereuse qu’ailleurs : après l’explosion due au nitrate d’ammonium qui a eu lieu à Oklahoma City en 1995 [qui a fait 168 morts et plus de 680 blessés, ndlr], les Etats-Unis ont décidé de réglementer ce composé à partir de 450 kg, même lorsqu’il est pur. »

L’Irlande a purement et simplement interdit l’usage du nitrate d’ammonium, sous toutes ses formes, dans les années 1970, à la suite des attentats de l'Armée républicaine irlandaise (IRA). Même chose en Autriche. En Belgique, un agriculteur a besoin d’une autorisation pour utiliser du nitrate d’ammonium à partir de 300 kg.

Des alternatives moins dangereuses existent

Paul Poulain préconise de réglementer l’ammonitrate agricole à hauteur de celui utilisé pour les explosifs. Se poserait alors deux problèmes majeurs : il faudrait que la Politique agricole commune (PAC) de l’UE finance les équipements que requiert le stockage d’une grande quantité de matière. Et surtout, cela pourrait provoquer un manque à gagner, le pays étant un gros producteur de nitrate d’ammonium : « La France, qui représente 0,1% de la population mondiale, produit 8% du nitrate d’ammonium dans le monde – dont 80% sont utilisés pour un usage agricole », récite le spécialiste.

Autre possibilité : opter pour des engrais alternatifs moins dangereux, comme le nitrate d’ammonium-calcium, l’urée ou des engrais naturels.

Source : https://www.industrie-techno.com/article/nitrate-d-ammonium-deux-specialistes-des-risques-industriels-alertent-sur-des-bombes-agricoles-en-puissance.61299

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