L'attitude des jeunes face au COVID-19 : Le point de vue de David Le Breton, sociologue du risque

Publié le par Le Monde via M.E.

Pour nombre de jeunes, estime le sociologue David Le Breton, la revendication de liberté fait peu de cas du civisme demandé par les autorités sanitaires à travers le port du masque et du respect des gestes barrière. Elle traduit même un désengagement moral.

Photo ABDULMONAM EASSA / AFP

Tribune. En dépit des préconisations pour juguler un rebond possible de la contagion par le coronavirus, nombre de personnes se refusent à mettre un masque et à respecter les gestes barrières. Des fêtes s’organisent dans le mépris de toute précaution sanitaire. L’ambivalence est de mise et s’exprime parfois de façon presque naïve quand des fêtards déclarent qu’ils comprennent la nécessité du masque quand ils font leurs courses, mais revendiquent le droit de souffler à certains moments. Un « Je sais bien mais quand même » préside à leurs comportements.

S’il s’agit de renoncer à des plaisirs élémentaires, ce gain de sécurité n’est pas nécessairement perçu comme enviable à ce prix. Il s’agit de jouir de son existence sans regarder le prix à payer, et parfois sans souci des autres. Dans l’existence réelle, l’affectivité est toujours première et subordonne une rationalité, reformulée selon les circonstances. Averti du danger, l’individu persiste dans sa conduite à cause du plaisir qu’il y prend ou parce qu’il considère que les autres ne sont pas lui et qu’en ce qui le concerne, il ne craint rien.

Les justifications sont parfois ambiguës : « On est jeune, on n’est pas à risque, on ne risque rien ». Pourtant, ils sont peut-être positifs et transmettent le virus à leurs proches ou à des anonymes au fil de leur circulation dans les transports en commun ou ailleurs. La liberté de « profiter de la vie » comme certains l’affirment est aussi parallèlement une liberté de propager le virus. Le « on ne risque rien » est une phrase terrible, manière de dire « après moi, le déluge ».

Ces gestes démonstratifs de contact physique, sans masque, ou ces fêtes sans respect des gestes barrières traduisent une manière de se sentir au-delà des lois communes. On ne la leur fait pas ! Ils s’affranchissent de l’autorité politique ou médicale perçue comme paternalistes. Ils affichent qu’ils n’ont pas froid aux yeux. Qu’un minuscule virus ne leur fait pas peur. Ils se moquent de ceux qui se protègent. Ils vivent la puissance de la transgression. Mais le lendemain, autour de la machine à café de leur travail ou à leur bureau, en rentrant chez eux, certains disséminent le virus. Il ne s’agit pas pour eux d’argumenter mais d’afficher leur indifférence, à l’image de ce jeune interrogé : « on n’en a rien à foutre ». Ils ne se sentent pas concernés par leur responsabilité. Ils se détachent du lien social dans l’affirmation d’une jouissance pure qui ne tolère aucun obstacle, sans souci des éventuelles conséquences pour les autres de ces rapprochements multiples. Ils sont dans la société mais ne font plus société.

Multiplication des rapports de force

Lors du confinement ou après dans le maintien des précautions sanitaires, aucune identification collective n’a réussi à construire une unité, le cadre éthique et normatif fixé par les médecins et les politiques, s’il a été globalement respecté, n’a cessé d’être contesté sur ces marges. Les « lockdown parties » (fêtes du confinement) existaient pendant toute la période de confinement, elles étaient clandestines, recrutaient les jeunes générations par la médiation des réseaux sociaux. Les fêtes se tenaient chez des particuliers ou dans des locations de courte durée. Certaines ont provoqué des conflits de voisinage par le bruit et les gênes occasionnés. Les immeubles étaient envahis de fêtards peu soucieux de gestes barrières ou de masque. Les mesures sanitaires inexistantes mettaient en effet en péril la santé d’habitants attentifs à leur protection.

Nos sociétés démocratiques affirment l’égalité des acteurs, et rejettent toute position de hiérarchie. Les médecins, les infectiologues, les politiques impliqués dans le rappel insistant des mesures de protection sont désavoués. La légitimité conférée aux politiques par les élections ne suffit plus, ni même la formation des scientifiques. La récusation de toute forme d’autorité soutenue par un statut multiplie les rapports de force. La revendication de liberté, entendue ici comme un détachement du collectif, fait peu de cas du civisme demandé par les autorités sanitaires, elle traduit même un désengagement moral. Le lien social se fragmente en une mosaïque d’individus poursuivant leur intérêt propre dans l’indifférence à l’ensemble. « Ensemble » est désormais un terme de circonstance quand il s’agit de partager un moment des intérêts privés. L’individu ne se sent plus en lien avec les autres, il ne considère plus avoir de compte à leur rendre. L’individualisation grandissante du sens et du rapport à l’autre transforme le lien social en pure utilité et de moins en moins en exigence morale. Dès lors la souveraineté individuelle peine à tolérer les limites.

L'auteur : David Le Breton (né le ) est professeur à l'Université de Strasbourg, membre de l'Institut universitaire de France et chercheur au laboratoire Dynamiques Européennes. Anthropologue et sociologue français, il est spécialiste des représentations et des mises en jeu du corps humain qu'il a notamment étudiées en analysant les conduites à risque. Source : https://fr.wikipedia.org/wiki/David_Le_Breton

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