A Dunkerque, la gratuité du transport public est plébiscitée

Publié le par M.E.

Depuis la mise en place de cette mesure en septembre 2018, la fréquentation des bus a bondi de 65 % en semaine, et de 125 % le week-end. D’autres villes pourraient également se lancer dans la gratuité totale des transports publics.

Dans la communauté d’agglomération de Dunkerque, le transport en bus est gratuit depuis un an et les conséquences sont assez spectaculaires. Entre le 1er septembre 2018 et le 31 août 2019, la fréquentation a bondi de 65 % en semaine et 125 % le week-end, soit une moyenne de 85 %.

En devenant, le 1er septembre 2018, la plus grande agglomération de France et d’Europe à instaurer la gratuité pour tous sur l’ensemble de son réseau de bus, Dunkerque a modifié en profondeur les habitudes des 200 000 habitants des 17 villes de sa communauté urbaine. Une étude des chercheurs de l’association VIGS (Villes innovantes et gestion des savoirs) a permis de quantifier le nombre de nouveaux usagers : 50 %, dont 48 % ont abandonné la voiture, notamment des retraités ou des cadres.

« C’est inouï ce report modal, explique le président de la communauté urbaine de Dunkerque, Patrice Vergriete, aussi maire de la ville. Et même si nous ne pouvons pas mesurer précisément l’impact sur la pollution de l’air [du fait de la présence d’ArcelorMittal, considéré comme le plus gros pollueur industriel des Hauts-de-France], la question environnementale est un succès. »

« On a gagné 20 % de clients en plus »

Certains parkings du centre, habituellement complets, sont désormais vides pour un tiers. Une opportunité unique pour l’équipe municipale qui y imagine déjà des constructions de logements, de commerces ou des aménagements de parcs. Chercheur et président du comité scientifique de l’Observatoire des villes du transport gratuit, Maxime Huré explique : « La particularité de Dunkerque, c’est qu’il s’agit d’un projet politique. La gratuité s’insère dans un projet plus général de réattractivité du centre-ville : c’est une politique urbaine globale. »

En 2014, le choix d’abandonner le projet de construction d’une salle de sport et de spectacle de 8 000 places, souhaité par le précédent maire, au profit d’une nouvelle offre de transports gratuits, a permis de réaliser 65 millions d’euros de travaux dans un lifting complet du réseau de bus. L’ensemble du cœur de ville a bénéficié de ces aménagements. Après deux années difficiles, à subir les travaux, la gérante du bar L’Eclipse a le sourire : « La place et les trottoirs ont été refaits et, maintenant, avec les deux arrêts de bus en face de notre commerce, on a gagné 20 % de clients en plus. » Marilyne Gore faisait pourtant partie des sceptiques : « Je n’y croyais pas mais c’est vraiment une révolution, ce bus. »

« C’est trop bien ! »

A l’un des arrêts de bus situé place Jean-Bart, face à l’Eclipse, Evelyne Barrois, 73 ans, confirme : « Le bus gratuit, c’est trop bien ! » La grand-mère a bravé le froid et la pluie pour faire quelques courses. La retraitée n’a plus à débourser 1,40 euro pour un ticket de transport. Et, désormais, elle n’utilise quasiment plus sa voiture. D’autres ont carrément vendu la leur, comme Anne-Christine Galon, 55 ans. « Avec mon mari, on en a gardé une sur les deux, dit-elle. L’ancienne hôtesse de l’air, habituée au métro parisien, vante aussi le Wi-Fi gratuit et les prises pour recharger les smartphones dans la flotte de véhicules colorés de DK’Bus : « On se croirait à Miami ! Les bus sont propres, super équipés et ils passent toutes les dix minutes. »

Cette gratuité a aussi permis de rendre du pouvoir d’achat aux Dunkerquois. « Avant, je payais un abonnement mensuel d’une quinzaine d’euros, raconte Alexis Jarmulowicz, 22 ans, à la recherche d’un emploi. Cela permet une belle économie. » Pour Patricia Degans, femme de ménage de 56 ans, qui prend chaque jour le bus de 6 h 57 pour aller nettoyer les entrées d’immeubles, « c’est un trou en moins dans le budget ».

Difficile de trouver des mécontents dans la ville portuaire et industrielle. Les conducteurs des bus sont soulagés de ne plus avoir à gérer la caisse. « On gagne du temps, explique Pascal Guéant, 56 ans, dont 20 derrière le volant d’un DK’Bus. Et comme il y a beaucoup plus de monde, on ne roule jamais à vide. » Plus rapide, plus fréquent, et plus dense, ce réseau DK’Plus, avec ses 17 lignes dont 5 lignes chrono à 10 minutes de fréquence, ses 168 bus, et 17 800 kilomètres parcourus chaque jour, est scruté par de nombreuses villes européennes. Les délégations se succèdent pour découvrir ce projet favorisant pouvoir d’achat, cohésion sociale et protection de l’environnement.

Une invitation à la réflexion pour d’autres villes

Prochaine grande ville à se lancer dans la gratuité totale : Luxembourg. Dans les Hauts-de-France, l’agglomération du Grand Calais va se lancer en janvier 2020. Les élus de la métropole européenne de Lille ont, quant à eux, voté le 11 octobre la gratuité des transports publics les jours de pics de pollution. « Pour les plus grands réseaux comme Lille ou Paris, ce n’est pas tant les financements que la saturation des lignes, et donc les investissements massifs pour éviter la saturation, qui posent problème, explique le chercheur Maxime Huré. Mais il y a d’autres villes aux mêmes caractéristiques que Dunkerque, comme Perpignan ou Poitiers, qui pourraient passer à la gratuité. »

Dunkerque a su intégrer le surcoût d’exploitation de 8,9 millions d’euros et le manque à gagner de 4,5 millions d’euros des recettes des billets à son budget. Le maire de Dunkerque, aujourd’hui président de l’Institut pour la ville durable, invite ses collègues à la réflexion : « Sortez des préjugés, regardez l’impact sur le territoire et prenez votre temps pour penser la voirie et moderniser les villes. » Et aux plus récalcitrants, Patrice Vergriete, maire sans étiquette et ancien socialiste, confie : « La gratuité m’a coûté moins cher que les baisses de dotations de François Hollande et Manuel Valls entre 2014 et 2017 ! »

Source : https://www.lemonde.fr/economie/article/2019/11/04/a-dunkerque-la-gratuite-du-transport-public-est-plebiscitee_6017944_3234.html

Publié dans Air, Mobilité-transports

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