A propos de Lubrizol à Rouen et des installations classées pour la protection de l'environnement (ICPE)

Publié le par M.E.

J'entends comme vous tous des réactions censées et aussi des commentaires ou critiques qui montrent de la part des journalistes, intellectuels ou élus, une profonde méconnaissance de la situation globale des risques, de la supervision de ces sites par les autorités et du rôle pervers joué par certains politiques et élus. Je vais donc essayer brièvement sans être exhaustif essayer de brosser le tableau que l'on rencontre pour les ICPE de production de substances chimiques en particulier. Dernière mise à jour : 29 octobre 2019.

  1. La prise en compte du risque incendie, n'est pas faite souvent à sa juste mesure dans les entreprises, les administrations ou autres organisations. Les exercices sont souvent insuffisants ou "baclés". On constate que les plans des installations et le fléchage ne sont pas à jour. L'entrainement des équipes de 1ère ou 2ème intervention n'est pas non plus suffisamment sérieux. Ceux-ci ne sont pas souvent assez nombreux et ne disposent pas toujours de l'équipement adéquat.
  2. Normalement, en fonction du type d'installation classée concernée, à la demande du préfet via la DREAL, l'industriel doit mettre en place des moyens de lutte contre l'incendie appropriés (équipes de 1ère et de 2ème intervention) et dans le cas d'une installation Seveso, une équipe de pompiers interne présente 24 heures sur 24 assure cette surveillance et cette lutte contre l'incendie dans des délais beaucoup plus brefs, que pour les sapeurs-pompiers affectés à ce site mais extérieurs dans une unité DDIS. Lors d'un incendie, ce sont les premières secondes et minutes qui comptent pour éviter une propagation et une extension très rapide des zones en flammes et des dégâts. Cet incendie pose aussi la question des dispositifs de détection incendie et des éventuels dispositifs d'extinction automatique à base de mousse ou de dioxyde de carbone. Viennent ensuite les différents barrages et cloisonnements à mettre en place pour éviter la propagation d'une zone de stockage à une autre et éviter toute rencontre réactive entre substances chimiques, ceci avant de prévenir des réactions chimiques et la formation de substance toxiques indésirables ou explosibles.
  3. Les plans d'urgence et de crise peuvent faire l'objet de mise pratique lors d'exercices. Souvent peut-on faire des constats de manque de réalisme, de défaillance dans une procédure particulière, d'absence de moyen approprié pour faire face à un type d'évènement. Mais le problème se poursuit hélas par la non-consignation rigoureuse par écrit de tous ces constats et, ensuite, de la non-intégration de ceux-ci dans un retour d'expérience intégré lors d'une révision des différents plans, procédures et moyens liés.
  4. L'industriel communique à la DREAL et aux sapeurs-pompiers via les études de danger et les PPRT les substances chimiques et les quantités en jeu ainsi que les scénarios d'accident : explosion, incendie, inondation, échappements accidentels, etc. Comment se fait-il qu'étant en possession des informations, les sapeurs-pompiers n'aient eu comme moyen de protéger leurs voies respiratoires que des masques* utilisés pour les chantiers ou pour les bricoleurs du dimanche (norme FFP2) ? N'étaient-ils pas en possession pour un feu de substances chimiques d'appareils respiratoires isolants (ARI) comme il se doit ? Cela pose le problème de l'attitude des chefs d'intervention ... Etaient-ils formés aux risques chimiques et à la toxicologie ? Ou venaient-ils d'une équipe non affectée à ce type d'intervention ?
  5. La supervision et l'inspection des ICPE posent problème depuis de nombreuses années. Rien n'est nouveau. Les études de danger menées par l'industriel ou confié à un organisme d'études extérieur peuvent être de bonne qualité et réalisé avec honnêteté. Mais ce n'est pas toujours le cas et des scenarios peuvent avoir été oubliés ou des risques minimisés (occurrence ou gravité).  Le contrôle initial de ces études, les visites d'inspection nécessitent un investissement de temps très conséquent. Or les effectifs des ingénieurs et techniciens en charge des ICPE sont notoirement insuffisants. 
  6. Ces derniers n'ont pas toujours, ni les connaissances approfondies, ni l'expérience et l'expertise  nécessaires dans ces domaines de la chimie et du génie des procédés chimiques et de l'analyse des risques industriels. Il y a donc un tendance "naturelle" à faire confiance, a priori, à l'industriel dont on suppose qu'il n'a pas intérêt lui-même à mettre en danger son site industriel, les emplois et la protection de l'environnement et des habitants voisins. L'expérience a montré que les industriels défaillants l'ont payé très cher : effondrement du cours de l'action et difficultés jusqu'à souvent la proche faillite.
  7. Dans les installations type ICPE, le législateur a prévu un rôle important de contribution et de contrôle au comité social et économique** via la commission santé, sécurité et conditions de travail qui est obligatoire dans les sociétés de plus de 300 salariés, les établissements distincts d’au moins 300 salariés et les établissements SEVESO. Il est consulté obligatoirement et doit donner son avis dans les différentes phases de vie d'une installation industrielle type ICPE : étude d'impact étude de danger, autorisation d'exploiter, plans d'urgence, etc. Ces dispositions sont intéressantes et fructueuses à condition qu'il y ait une volonté partagée ou au moins d'un côté (employeur, salariés) de s'investir dans ce sujet nécessitant une solide connaissance scientifique et technologique ainsi qu'une expérience de terrain que des opérateurs qualifiés, agents de maîtrise et cadres peuvent largement apporter.
  8. Souvent les sites industriels se sont installés dès le départ dans des zones inhabitées. Puis, petit à petit, dérogations accordées aidants par le maire et le préfet, les habitations ou autres constructions (bureaux, services, etc) se sont approchés de plus en plus d'une zone critique en cas d'accident industriel. Ceci est à rapprocher de l'habitude d'installer des ensembles de bureaux à proximité d'une piste d'aéroport. Comme si la probabilité d'une déviation de trajectoire était totalement nulle ! Chacun sait qu'un jour, peut se produire un incident ou un accident au décollage ou à l'atterrissage du soit à des circonstances météorologiques, soit à une panne de moteur soit une erreur de pilotage.

Voila les réflexions et interrogations qu'il convient de poser face à cet accident industriel. J'ai éludé volontairement le problème de l'initiation du feu : malveillance, acte de terrorisme ou défaillance matérielle et/ou humaine.

* Selon témoignage d'un sapeur-pompier lors d'un journal télévisé. https://www.francetvinfo.fr/faits-divers/incendie/incendie-d-un-site-seveso-a-rouen/vomissements-vertiges-des-pompiers-et-les-policiers-s-inquietent-apres-leurs-interventions-sur-l-incendie-de-lubrizol_3638415.html

** Installations à risques : un décret précise les cas de consultation du comité social et économique https://www.actu-environnement.com/ae/news/cse-comite-social-economique-nucleaire-icpe-30414.php4

M.E.

Pour un savoir plus sur le dossier Lubrizol quelques parutions :