« Fatigués d’être méprisés » au détriment de la sécurité, les sous-traitants du nucléaire se mobilisent

Publié le par Basta via M.E.

Ils sont décontamineurs ou « jumpers » : en un « saut » au cœur des installations nucléaires, ils peuvent absorber de fortes doses de radioactivité. Indispensables au bon fonctionnement des centrales, ces milliers de sous-traitants de l’atome se sentent méprisés, mis en danger et s’interrogent sur les conséquences des logiques de rendement à outrance sur la sûreté nucléaire. Ils se mobilisent ce 18 septembre pour revendiquer la reconnaissance et un statut. Témoignages.

Centrale de Cattenom - Photo FR3 Regions

Tony Doré, plombier de métier, a débarqué « par hasard » dans le secteur du nucléaire « pour un dépannage ». C’était au début des années 1990, dans la centrale de Cattenom en Lorraine. Depuis, il a roulé sa bosse dans de nombreux métiers, et dans une quinzaine d’entreprises différentes. Mécanicien, robinetier, outilleur, décontamineur... Tony Doré a aussi été un temps « jumper », chargé de se faufiler rapidement dans le générateur de vapeur des centrales au moment des arrêts de tranche pour en boucher les tuyaux, ce qui permet de faire des tests pour en éprouver la robustesse [1].

Le terme jumper, « sauteur », vient du fait que l’opération ne doit pas durer plus d’une minute et demie, tant la radioactivité est forte à cet endroit. En un « saut » au sein des générateurs de vapeur, les jumpers peuvent absorber un cinquième de la dose annuelle autorisée (soit 4 milisieverts, mSV, l’unité qui mesure l’impact des rayonnement sur l’être humain). Quand il nettoyait les piscines où est placé le combustible quand la centrale tourne, Tony Doré devait aussi limiter la durée de ses interventions.

« Sans nous, les centrales ne pourraient pas fonctionner »

Après 30 ans à des postes très exposés, Tony Doré est payé 1750 euros par mois. Délégué syndical FO, membre du comité social et économique (CSE) de l’entreprise de maintenance Samsic, il fait partie de ceux qui ont répondu à l’appel du syndicat minoritaire Sud énergie, qui a invité les sous-traitants à une journée de mobilisation nationale ce mercredi 18 septembre [2]. « Nous sommes fatigués d’être méprisés, invisibles, alors que sans nous, les centrales ne pourraient pas fonctionner. Les prestataires font plus de boulot que les agents d’EDF, dont la plupart sont désormais chargé de la surveillance », décrit Tony Doré.

Ils sont plusieurs dizaines de milliers à intervenir au quotidien sur les sites nucléaires, réalisant 80 % des activités de maintenance. Chimie de l’uranium (qui permet d’extraire l’uranium 235), gestion des déchets, démantèlement : une partie d’entre-eux travaille pour Orano (ex-Areva), le Commissariat à l’énergie atomique et l’Andra, l’agence qui gère les déchets radioactifs. Ils sont 40 000 à intervenir sur les centrales nucléaires. Soit de manière permanente pour assurer le nettoyage, la radioprotection, le montage d’échafaudages, le magasinage, la blanchisserie... Soit de manière itinérante, voyageant de site en site au rythme des « arrêts de tranche », au cours desquels les barres de combustibles sont partiellement renouvelées.

Les sous-traitants sont aussi très mobilisés sur le programme de « grand carénage », un chantier titanesque lancé en 2014. Évalué à plusieurs dizaines de milliards d’euros, il prévoit de renouveler le matériel des centrales en vue d’allonger leur durée de vie.

Multiplication officieuse des niveaux de sous-traitance

« EDF ne peut plus se passer de nous, puisque les compétences de ses agents ne cessent de se dégrader, détaille Gilles Raynaud, président de l’association Ma zone contrôlée, qui réunit des sous-traitants du nucléaire. Sauf que sa situation économique est catastrophique, de même que celle des autres exploitants du secteur, Areva en tête. Ils font donc faire le boulot aux prestataires à des coûts toujours plus bas. Et c’est de pire en pire à mesure que l’on descend dans les niveaux de sous-traitance. L’entreprise qui emporte le marché sous-traite à d’autres entreprises, auxquelles elle demande à son tour de casser les prix pour réaliser sa marge. C’est une véritable politique du moins disant. »

Officiellement, seuls deux niveaux de sous-traitance sont autorisés dans le nucléaire. Mais si les directions d’EDF ou Orano répètent que la situation est, de ce point de vue, « bien maîtrisée », la réalité contredit leur optimisme [3]. Des astuces existent en effet pour tricher avec les non-dits de la loi de transition énergétique, censée encadrer les niveaux de sous-traitance.

EDF, par exemple, a pour habitude de mettre en place des « groupements momentanés d’entreprises solidaires » (GMES), qu’elle considère comme un niveau de sous-traitance unique. En réalité, il existe toujours une entreprise « pilote », qui dirige elle-même d’autres entreprises. On passe alors à trois niveaux de sous-traitance, au minimum...

Sur le chantier de Paluel, 70 sous-traitants et un accident grave

Exemple : l’opération de changement, en 2016, du générateur de vapeur usagé de la centrale de Paluel, en Normandie. Emmené par Areva Nuclear Power et trois autres entreprises, le groupement d’entreprises a employé environ 70 sous-traitants ! Comme nous le révélions sur Bastamag, ce recours massif à la sous-traitance a été identifié comme l’une des causes principales des dysfonctionnements qui ont abouti à la chute du générateur de vapeur, un accident inédit dans le parc nucléaire français, et extrêmement grave : la pièce est aussi longue que deux autobus, et pèse environ 450 tonnes.

Évoquant la profusion d’acteurs ayant gravité autour du chantier, un salarié de la centrale constatait une situation « tellement compliqué[e] que l’on ne savait plus qui faisait quoi ». Un tel désordre laisse songeur quand on parle de l’organisation du travail à l’intérieur d’un site industriel d’une telle dangerosité.

[1] Le générateur de vapeur est un équipement essentiel au fonctionnement d’une centrale. Il récupère la chaleur du « circuit d’eau primaire », l’eau qui est réchauffée par le combustible nucléaire, pour la transmettre au « circuit secondaire », où l’eau transformée en vapeur est destinée à faire tourner les turbines qui produisent l’électricité.

[2Le groupe Samsic, société d’application et de maintenance des surfaces industrielles et commerciales, compte 90 000 salariés dans le monde. En France, le groupe est notamment implanté dans les gares et les aéroports, en plus des centrales nucléaire.

[3Les exploitants ont assuré que la sous-traitance était bien maîtrisée lors de leurs auditions par la commission d’enquête parlementaire sur la sûreté et la sécurité des installations nucléaires qui a eu lieu en 2018.

[4Extrait d’une expertise CHSCT réalisée en 2015.

 

Source : https://www.bastamag.net/sous-traitants-nucleaire-centrale-EDF-Orano-dose-radioactivite-conditions-de-travai-securite-reacteurs-uranium