La réponse de Mme Martine Aubry ne satisfait pas ceux qui se battent pour la qualité de l'air dans la métropole lilloise

Publié le par M.E.

Une pétition sur la pollution de l'air dont vous avez eu connaissance a recueilli, en peu de temps, à ce jour, 5 000 signatures.  Celle-ci a été adressée à la maire de Lille, Mme Martine Aubry et au préfet du Nord. Dans l'article que nous avons publié sur ce site, nous avons développé les principaux manquements de l'Etat et des élus face à l'impératif de protection des populations de la métropole lilloise pour ce drame sanitaire silencieux.

Mme Aubry a répondu via Twitter hier par une lettre qui sent l'embarras et l'improvisation dans son déroulé et son argumentation. Voici sa réponse par une lettre datée du 21 décembre 2018. 

Nous allons revenir point par point sur les écrits de Mme Aubry :

1) "Depuis 10 ans, diminution des concentrations en polluants (-20%)" , de quels polluants parler-vous Madame ? Nous nous constatons, en nous basant sur les recommandations de l'OMS, que le nombre de journées de dépassement des concentrations en particules fines PM2,5 a augmenté de 2014 à 2017. 60 % des jours de l'année sont donc caractérisés par des concentrations de PM2,5 dépassant le seuil à ne pas dépasser de 10 microgrammes/m3. (voir notre billet publié le 18 décembre 2018 sur ce site)

Pour examiner les mesures préfectorales prises, prenons le cas de l'épisode du 24 avril au 3 juin 2018 :

Pendant cette période, les métropolitains ont respiré, suite à une succession d'épisodes de pollution, pendant 45 jours non-stop, un air de qualité non-conforme à la norme de l'OMS et a contrario, ont donc subi une pollution de l'air ambiant qui a contribué à, au mieux les mettre mal à l'aise, et pour un certain nombre à des crises [1] des bronchiolites, d'asthmes, des bronchites et une morbidité prématurée (accidents cardiovasculaires, BPCO, AVC, cancers pulmonaires...).   Et comme vous le savez, le préfet du Nord, n'a jamais pris des mesures vraiment contraignantes comme la "circulation différenciée" alors que les textes règlementaires lui prescrivent de le faire.

Deux autres exemples pris en 2017 :

Le début de l'année 2017 (2 mois) marqué par des pics de PM2,5 montant à 12 fois la recommandation de l'OMS :

Le mois d'août 2017 et la reprise de la pollution dans la dernière semaine :

2) "L'augmentation des pics de chaleur accroît la concentration d'ozone". Oui, il y a et, il y aura, de plus en plus d'épisodes caniculaires dans la métropole et cela, grâce à l'action photochimique du soleil qui augmente les concentrations en ozone. Mais la production photochimique de l'ozone [2] se constitue à partir de l'émission d'oxydes d'azote produite par les véhicules à motorisation Diesel sur lesquels vous avez des possibilités d'action ! Quant à la protection de la population pour les épisodes caniculaires, Madame, votre politique de bétonnage systématique du moindre hectare disponible dans la ville de Lille n'est pas propice à offrir des îlots de fraîcheur aux habitants !

3) "La mauvaise qualité de l'air se concentre aux abords du périphérique montrant à l'évidence l'impact de la voiture sur la qualité de l'air à Lille."  Certes, il y a des concentrations en polluants (PM, NOx, HAP,...) plus importantes aux abords des grands axes routiers, mais les particules fines (PM2,5) et ultrafines (PM1,0 et PM0,1) se propagent par les mouvements de convection, de transport à moyenne/longue distance.  Ces particules intoxiquent, via les voies pulmonaires, tous les organes du corps humains. Leurs concentrations sont donc très homogènes dans les quartiers de la ville de Lille et au delà, dans toutes les communes limitrophes.

D'autre part, la ville de Lille se caractérise par un nombre très important de rues que les spécialistes qualifient de "canyon" [2] ; cela se traduit par des phénomènes de concentration des polluants lourds (PM10, NOx, HAP, pesticides ...) qui vont multiplier par un facteur de 2 à 3 les valeurs mesurées de concentration par les stations ATMO de Lille-Fives ou Lille-Boulevard Leeds.

4) "la réduction de la vitesse à 70km/h sur le tronçon du périphérique ..." est bien sûr une mesure qui va dans le bon sens et qui s'accompagne d'une réduction des émissions sonores bénéfique pour les riverains. Mais son impact sur la baisse des émissions polluantes peut être estimé à 5% environ.

5) Sur les "flux de transit de poids lourds" dont souffrent beaucoup de riverains de l'A22, il devrait y avoir la possibilité d'interdire ce transit via les portiques mis en place et grâce à un équipement de reconnaissance automatique des immatriculations. Comme vous le savez, les entreprises françaises et des pays européens n'utilisent pas assez le ferroviaire et le fluvial pour les longues distances alors que ces deux modes sont nettement moins émetteurs de gaz à effet de serre que le transport routier.

6) Sur le plan de la mobilité et des transports,  l'enquête déplacements 2016 [3] montre que les objectifs fixés par le PDU 2010-2020 ne sont pas près d'être atteints. La part de la voiture continue de progresser alors que les parts modales de la marche et du vélo sont en régression. Même si la part modale du vélo a progressé nettement dans Lille intra-muros passant de 2% à 8% environ, cette part reste extrêmement modeste vis à vis d'autres villes françaises (Strasbourg, Bordeaux) ou européennes (25% à 45%). Cela est le résultat une absence de choix au niveau de la mobilité : le "tout voiture" et le vélo que l'on rajoute sans rien changer au reste. Certes, des pistes cyclables ont été mises en place, mais des quartiers entiers restent non dotés d'aménagement sérieux : revêtement des pistes cyclables inadaptés, cyclistes coincés contre les automobilistes, interruptions brutales de pistes cyclables. En outre, vous refusez a contrario de la ville de Bruxelles, d'étendre le quartier piétonnier qui se limite, depuis trop longtemps, à Lille à la seule rue de Béthune. Le refus de transformer la Grand Place en zone piétonnière est aussi incompréhensible.

De manière générale, les villes qui réussissent leur transition de mobilité l'inscrivent dans une démarche de durabilité qui combine la réduction des émissions de polluants, la réduction des émissions de gaz à effet de serre, la réduction du bruit, la réintroduction d'espaces verts et de biodiversité et une volonté de qualité du vivre ensemble. Trop de déplacements en voiture (50% des déplacements de moins de 2km) pourraient être réalisés à pied ou à vélo au lieu d'être la cause d'émissions très conséquentes [4] des véhicules Diesel sur ces faibles distances.

7) Sur le chauffage domestique, les chiffres du CITEPA, repris par ATMO Hauts-de-France et la MEL [6] donnent une responsabilité primordiale à certains modes de chauffage utilisant des combustibles très polluants : charbon, bois. Ceux-ci représentent en effet environ 40% du tonnage de particules fines PM2,5 émises annuellement sur la métropole lilloise. Le transport routier [6] n'est responsable que d'environ 1/3 de ces 2 100 tonnes de PM2,5 émises. Il est temps d'arrêter de recommander, de subventionner le chauffage au bois, sous les arguments fallacieux, que celui-ci serait un combustible naturel, qu'il serait une source d'énergie renouvelable, qu'il serait approvisionné en France,  alors que de nombreux rapports français et étrangers ont montré qu'il est aussi polluant pour l'air que le charbon et que sa neutralité carbone est niée par les experts.

8) En juin 2015, la métropole lilloise, dont vous étiez la présidente, a souscrit à l'appel à projets "Villes respirables à 5 ans" [8], puis ayant souscrit au cahier des charges, la métropole lilloise a été sélectionnée en septembre 2015. L'attribution de fonds était conditionné à la mise en place de mesures volontaristes [9] :

A. Présenter un projet à une échelle intercommunale.
B. Créer ou préfigurer une zone à circulation restreinte, où les véhicules les moins polluants pourront circuler quelques semaines après la publication de la loi transition énergétique pour la croissance verte, les 20 collectivités lauréates s’engagent dans la création de telles zones.
C. Proposer au moins deux actions complémentaires portant sur des secteurs différents, adaptés aux spécificités du territoire :
- transport et mobilité,
- industrie,
- agriculture,
- logement,
- innovation vecteur de la croissance verte,
- planification urbaine.

Ces engagements semblent avoir été complètement oubliés !

9) Sur la "ville minérale et Lille capitale verte européenne",  l'alternative à votre politique, dans le cadre d'une transition écologique et solidaire de la ville, consisterait en une augmentation très substantielle de vrais espaces verts dotés d'une réelle biodiversité. En effet, une étude récente [10] a montré que les 50 plus grandes villes françaises offrent en moyenne 50 m2/habitant d'espaces verts. D'après les évaluations citées par Mediacités [12], la surface serait seulement de 13,5 m2 d'espaces verts par habitant pour Lille et de 12,2 m2 pour Lille-Hellemmes-Lomme. Vous ne pourrez pas masquer cette dure réalité en intégrant les jardins privatifs dans vos chiffres.

C'est donc un chiffre très faible, 4 fois inférieur à celui des villes que nous citons.

Dans un rapport du Cabinet Alterès [11], les auteurs identifient, de manière remarquable, tous les enjeux des espaces verts et du développement de la biodiversité en milieu urbain ; nous citons ci-après quelques extraits :

Qu’il s’agisse de parcs, de jardins, d’aires de loisirs et de sport, de sentiers, de rives ou de simples accotements végétalisés, les espaces de verdure s’accompagnent d’une multitude de bienfaits pour les populations citadines, pour le développement durable et pour l’économie locale. La littérature scientifique et économique apporte aujourd’hui de nombreuses preuves des bénéfices associés :

- Les espaces verts favorisent la santé des habitants en apaisant le stress et en encourageant les activités physiques. Lieux de rencontres, les parcs, jardins et aires de loisirs renforcent le sentiment d’appartenance aux quartiers, et plus largement à la communauté.

- Véritables usines biologiques, les espaces de verdure contribuent naturellement à l’évacuation des eaux pluviales, ainsi qu’à la dépollution des eaux, de l’air et des sols. Ils favorisent la biodiversité au cœur même des grandes agglomérations.

- Sur le plan économique, la gestion des espaces verts implique de nombreux emplois locaux. A ceux-ci s’ajoutent des emplois indirects liés à une meilleure attractivité démographique, touristique et économique des villes et des quartiers.

Les espaces verts urbains sont des biens collectifs gratuits. Hors de tout marché, les services qu’ils assurent (loisirs, rencontres, traitements biologiques, attractivité, convivialité…) n’ont en effet aucun prix. Leur valeur économique est en conséquence largement sous-estimée. Leurs coûts d’investissement et d’entretien sont en revanche bien connus des élus locaux. De cette asymétrie résulte un sous-investissement en infrastructures vertes en dépit d’une demande sociale forte.

Au lieu de tenir compte de cette aspiration à plus d'espaces verts, vous ne saisissez l'opportunité que présente la friche Saint Sauveur de mettre un vrai parc naturel, un "poumon vert" à disposition des Lillois.

En conclusion, cette lettre dénote une absence de réflexion sérieuse sur la nécessaire rupture et les moyens pour lutter à la fois contre le changement climatique et la pollution de l'air. C'est la combustion de ressources fossiles qui provoquent à la fois des émissions de gaz à effet de serre affectant le climat et des polluants affectant la santé des lillois.

La mauvaise qualité de l'air est la "pointe de l'iceberg" de notre civilisation productiviste, individualiste et addict à la consommation. C'est le signe tangible de l'absence de politique sérieuse de lutte contre le changement climatique.

Cette pointe cache comme vous le savez, entre autres :

- notre mode de mobilité privilégiant, encore et toujours, aujourd'hui la voiture (diesel) même pour des déplacements de moins de 1 000 m ou le camion (diesel) pour les marchandises, et pour certains, l'avion pour les week-ends de détente loin/très loin du domicile,

- notre façon de nous chauffer avec des combustibles très polluants (charbon, bois, fuel),

- notre façon de traiter les déchets en privilégiant l'incinération plutôt que le recyclage, par exemple,

-notre agriculture qui tarde trop à se débarrasser de son mode dominant productiviste, polluant simultanément plantes, sols, eau et air avec abondance de pesticides, et rendant aussi malades les agriculteurs,

- notre façon de concevoir les villes où la destruction des espaces verts et des écosystèmes est organisée pour occuper chaque m2 disponible par des nouvelles constructions bétonnées et rendre ces villes de plus en plus inaptes à permettre l'évacuation des polluants mais aussi de la chaleur lors des épisodes caniculaires !

Ce mode de vie produit beaucoup trop d'émissions de polluants et s'accompagne aussi simultanément d'émissions massives de gaz à effet de serre qui change aussi notre climat. Tous ces facteurs contribuent à annoncer un drame sanitaire dont les signes précurseurs se voient chez les tous petits, les enfants et les personnes âgées fragiles. En même temps, ce changement de nature de l'air ambiant empoisonne largement la flore et la faune et, avec l'extension irréfléchie du bâti et le changement climatique contribue à l'érosion massive de la biodiversité.

Si l'on veut piloter cette rupture et l'accompagner, il faudra s'inspirer des initiatives réussies de différentes villes européennes et du monde.

Voici quelques unes de nos préconisations telles que nous les avons exposées à l'Université de Lille [2] , le 14 novembre 2018 :

M.E.

Références :

[1] Que fait la pollution de l'air ?, Association Santé Environnement France, 3 février 2016.

[2] Michel Eyraud, La pollution de l'air, en parler et agir, conférence donnée à l'Université de Lille, le 14 novembre 2018.

[3] Enquête déplacements 2016, rapport de synthèse, mars 2017, Métropole européenne de Lille www.lille.fr/content/download/161660/2394195/file/Enquêtesdéplacements_2016.pdf

[4] Michel Eyraud, Le Diesel vaut-il encore le coup ? Voilà une question bien mal posée ! https://www.academia.edu/

[5] Michel Eyraud, Le vélo et la politique de mobilité urbaine aux Pays-Bas à travers le cas de la Ville d'Utrecht  https://www.academia.edu/

[6] Quelle qualité de l'air en 2017, Bilan territorial 2017, Métropole Européenne de Lille, Atmo Hauts-de-France. http://www.atmo-hdf.fr/joomlatools-files/docman-files/Bilans-territoriaux/MEL_BT2017-min.pdf

[7] Synthèse des études à l'émission réalisées par l'INERIS sur la combustion du bois en foyers domestiques, INERIS, Note de synthèse, 4 mai 2018. https://www.ineris.fr/sites/ineris.fr/files/contribution/Documents/DRC-17-164787-10342A.pdf

[8] Appel à projets "villes respirables à 5 ans", Ministère de l'Ecologie, du Développement durable et de l'Energie, juin 2015.

[9] Résultats de l'appel à projets "villes respirables à 5 ans", Ministère de l'Ecologie, du Développement durable et de l'Energie, septembre 2015.

[10] Observatoire UNEP-HORTIS des villes vertes :   www.observatoirevillesvertes.fr

[11] Les espaces verts urbains-Lieux de santé publique, vecteurs d’activité économique, Asterès, 24 mai 2016. www.observatoirevillesvertes.fr/wp-content/uploads/2017/04/Aster%C3%A8s-Les-espaces-verts-urbains-24-mai-2016.pdf

[12] A Lille, le combat inégal entre "ville dense" et espaces verts, Médiacités, 12 janvier 2018. https://www.mediacites.fr/lille/decryptage-lille/2018/01/12/a-lille-le-combat-inegal-entre-ville-dense-et-espaces-verts/

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