Chaos climatique et crise sanitaire

Publié le par M.C.

Un quart de siècle d’inaction publique depuis la Conférence de Rio a conduit à une habitabilité de la biosphère qui n’a jamais paru aussi menacée. Pourtant, les gouvernements se montrent toujours aussi contradictoires avec leurs propres contributions à l’Accord de Paris alors même que leurs engagements sont largement insuffisants – ils conduisent à un réchauffement supérieur à 3°C à l’horizon 2100 – et que les écarts avec les efforts nécessaires pour respecter l’Accord sont jugés « catastrophiques » par l’ONU Environnement (ex-PNUE) déclaration du 31 octobre 2017 [8] :

« Il est urgent d’accélérer l’action à court terme et de renforcer les ambitions nationales à long terme. Il est clair que si l’écart n’est pas comblé d’ici à 2030, il est extrêmement improbable que l’objectif de maintenir le réchauffement global bien en dessous de 2°C puisse encore être atteint »[1].

Les conséquences de cette évolution sont alarmantes, pour Hervé Le Treut : « au-delà de +2°C, on commencera à sortir du système de climat actuel et, à +4°C, on entre dans un modèle inconnu. A +3°C, l’évolution ne sera pas linéaire, il y aura des effets locaux et brutaux » [11].

Le « second avertissement à l’humanité » (près l’Appel de Rio de 1992), signé par 15 364 scientifiques de 184 pays publié dans Bioscience [10] nous rappelle « qu’il sera bientôt trop tard pour dévier de notre trajectoire vouée à l’échec… ». « Les scientifiques, les personnalités médiatiques et les citoyens ordinaires doivent exiger de leurs gouvernements qu’ils prennent des mesures immédiates car il s’agit là d’un impératif moral à l’égard des générations actuelles et futures des êtres humains et des autres formes de vie […]. Les transitions vers la durabilité […] exigent une pression de la société civile, des campagnes d’explications fondées sur des preuves, un leadership politique et une solide compréhension des instruments politiques, des marchés et d’autres facteurs ».

Dans ce contexte alarmant, le discours des responsables sanitaires nationaux en matière de prévention et de promotion de la santé continue à porter essentiellement sur les facteurs comportementaux individuels (tabac, alcool, nutrition, exercices physiques), mais cette personnalisation méthodologique laisse la population sans défense à l’égard des principaux déterminants collectifs de santé : elle n’empêche ni l’explosion des maladies chroniques, ni les disparités territoriales en matière de salubrité des milieux comme d’équité dans l’accès aux services de santé, ni la stagnation voire la diminution de l’espérance de vie en bonne santé, ni la fin annoncée de l’augmentation pluriséculaire de l’augmentation de l’espérance de vie tout court. Elle n’empêchera pas davantage la montée des menaces sur la santé et le bien-être que portent la rupture climatique, l’intoxication chimique et la dévitalisation de la planète (la seule pollution de l’air est responsable de 36% des décès par cancer du poumon, de 34% par AVC, de 27% par infarctus [9], et ces données sont probablement sous-estimées). Les citoyens sont informés sur le fait que leur santé est aujourd’hui menacée par bien d’autres dynamiques mortifères que leur comportement individuel ou que les « maladies » qui leur sont rituellement présentées, et ils savent que ces dynamiques sont largement enclenchées par des stratégies de développement dopées par la finance spéculative.

Les professionnels de santé ne peuvent plus se cantonner à cette protection individuelle et au répertoire curatif sur le court terme. Ils connaissent les solutions efficaces pour améliorer la santé des populations.

Pour Jean-François Toussaint [R1] par exemple, « l’unique solution pour ne pas perdre les acquis des deux derniers siècles est de réduire drastiquement notre empreinte environnementale et, en particulier, notre dépendance aux énergies carbonées » [12].

Moins de pesticides, moins de pollution, moins d’accaparement des ressources vitales, mais aussi une bonne couverture sociale, plus d’éducation, notamment en faveur des jeunes et des femmes, plus de partage. Ils ne contribuent pourtant pas vraiment à les mettre en œuvre, comme si la santé financière du système tel qu’il fonctionne aujourd’hui devait primer sur l’amélioration de la santé des populations.

Nous devons désormais admettre que celle-ci ne passe plus prioritairement par l’amélioration des performances du système de santé actuel, dont l’activité référencée et tarifée l’assimile à une industrie du soin techno-assisté produisant sa morbidité propre (dont une empreinte écologique qui n’est ni éthique ni soutenable).

Elle passe par des décisions, des choix politiques, financiers et industriels. Il n’est plus temps de démêler les effets respectifs de la démographie, du changement climatique, de la pauvreté, de la pollution ou de l’expertise clinique alors que l’habitabilité de notre environnement se dégrade à très grande vitesse. Quelle que soit leur spécialité, soignants ou administrateurs, praticiens ou enseignants chercheurs, les professionnels de santé ont le devoir de contribuer à soutenir les conditions d’une existence digne pour tous les hommes, d’abord en documentant les conséquences sanitaires des stratégies thermo-industrielles actuelles, puis en s’exprimant davantage lorsque des décisions collectives sont prises au nom de l’intérêt général.

A l’échelle internationale, les professionnels de santé sont déjà mobilisés pour produire cette argumentation. Ils s’expriment clairement au sein de la Commission sur la santé et le changement climatique du Lancet, une collaboration entamée en 2015 qui réunit 63 chercheurs [R2] de 24 institutions académiques et d’organisations inter-gouvernementales, dont l’Organisation mondiale de la santé (OMS) et l’Organisation météorologique mondiale (OMM).

Cette collaboration a abouti le 30 octobre 2017 à son premier rapport, le « Compte à rebours sur la santé et le climat » (The Lancet Countdown on health and climate change) [13]. Les scientifiques y lancent un appel à la mobilisation de l’ensemble des professionnels de santé :

« Les professionnels de santé n'ont pas seulement la capacité, ils ont la responsabilité d'agir en avocats de la santé publique, en communicant au public et aux décideurs politiques les menaces et les opportunités [du lien entre santé et climat], en s'assurant que le changement climatique est compris comme une question centrale du bien-être humain » [13, p. 2].

Ils y proposent les bases d’une plateforme de monitorage général (global monitoring platform) afin de tracer les progrès et de conduire les gouvernements à répondre des engagements qu’ils ont pris lors de l’Accord de Paris. Ils projettent enfin de publier un rapport annuel jusqu’en 2030 pour mesurer quarante indicateurs clés des conséquences sanitaires du changement climatique.

Un autre rôle se dessine pour les professionnels de santé sur le front du changement climatique, celui de levier pour une mobilisation de l’ensemble des citoyens. Les formes de la lutte contre le changement climatique sont en effet appelées à rejoindre celles en faveur de la santé des populations. Dans le cas contraire, elles ont des effets contradictoires, se neutralisent les unes les autres et se montrent peu efficaces, comme les politiques publiques actuelles enfermées dans quatre compartiments étanches : les stratégies de santé, la lutte contre les différentes formes de pollution, la programmation en santé environnement et la politique en faveur de la transition écologique et solidaire.

Les prises de position en faveur de ce rapprochement sont désormais nombreuses, à l’instar de celles du président du Comité consultatif national d’éthique Jean-Claude Ameisen [R3], du prix « Nobel » d’économie Paul Krugman [R4], de  la directrice de l’Agence européenne pour l’environnement, Jacqueline MacGlade [R5] ou encore de l’historienne des sciences Amy Dahan [R6]. La mise en évidence de ses effets bénéfiques sur la santé se révèle ainsi un levier de lutte essentiel contre le changement climatique, surtout dans les pays les plus démunis où se concentrent les risques produits par l’ensemble des activités humaines, pour peu que ces politiques soient conduites de pair, en concertation avec les professionnels de santé. Ainsi, l’objectif européen de lutte contre le réchauffement climatique visant à réduire d’ici 2020 les émissions de gaz carbonique de 20% contribuerait à minorer les particules de 12%, les oxydes d’azote de 15% et le dioxyde de soufre de 40%, ce qui permettrait d’éviter des maladies dont le coût de prise en charge pourrait atteindre 20 milliards d’euros par an : « ce gain substantiel n’est jamais pris en compte dans les analyses des coûts et des bénéfices des politiques de lutte contre le réchauffement climatique », regrette Markus Amann [R7]. La Direction santé publique et environnement de l’OMS a ainsi proposé que « l’axe central de la mobilisation contre le changement climatique » soit « la lutte contre ses impacts sanitaires ».

Pour sa directrice, Maria Neira, « l’argument de la santé humaine peut être une locomotive pour accélérer le combat contre le changement climatique, […car] on peut souligner les bienfaits de la lutte contre la détérioration de notre environnement et contre le réchauffement […]. Nous voulons nous attaquer aux sources de la pollution » [9].

La France veut assumer un leadership dans le champ climatique, en étroite coopération avec l’Allemagne et l’Union européenne. M. le Président Macron a ainsi exprimé sa conviction de la nécessité d’une action urgente dans son discours à la COP23 du 17 novembre 2017 : « Les équilibres de la planète sont prêts à rompre […]. Si nous continuons comme nous le faisons aujourd’hui, quels que soient les efforts faits ces dernières années, cela veut dire que nous acceptons tacitement, collectivement […] que nombre de peuples qui sont là représentés disparaîtront. Nous n’y sommes pas prêts ».

Pour les deux ans de la signature de l’Accord de Paris, le Président de la République réunit ce mardi 12 décembre un sommet consacré à ses aspects financiers (One Planet Summit). Le directeur de l’ONU Environnement, Erik Solheim, estime en effet qu’« une rupture dans les technologies et les investissements peut réduire les émissions, tout en créant d’immenses opportunités sociales, économiques et environnementales ». En agissant dans tous les domaines énergétiques, par la promotion des filières solaire et éolienne, l’amélioration de l’efficacité énergétique, le développement des transports alternatifs, l’arrêt de la déforestation et le reboisement, les deux-tiers de nos émissions peuvent être évitées (30 à 40 Gt par an). Pour éviter le « chaos climatique », un pacte finance-climat est en préparation pour la COP24 à Katowice (Pologne), à l’initiative de l’économiste Pierre Larrouturou et du climatologue Jean Jouzel, avec le soutien de M. le ministre de la transition écologique et solidaire, Nicolas Hulot [6] [7].

Mais l’évitement du chaos climatique ne pourra se passer d’une politique vigoureuse de prévention et de lutte contre la crise sanitaire. Il nécessite la coordination de l’ensemble des engagements climatiques, environnementaux, sanitaires et financiers pour une politique cohérente de protection des populations.

Cette mobilisation collective doit se traduire dans un premier temps par une coordination des stratégies en santé, en santé environnementale, en matière de lutte contre toutes les pollutions et en faveur de la transition écologique, sous le contrôle démocratique de la société civile. Elle peut se traduire par les actions ci-après.

  1. Élaboration d’une contribution territoriale pour le respect de l’Accord de Paris en cohérence avec les engagements de la France
  2. Adhésion de la région à la Charte internationale « Villes et territoires sans perturbateurs endocriniens » et mise en œuvre une stratégie d’hygiène chimique concertée pour l’éviction des produits les produits les plus dangereux hors de nos campagnes, de nos villes, de nos industries et de nos services publics
  3. Mise en cohérence de la stratégie régionale de santé, de la programmation régionale santé environnement, de la lutte contre les différentes pollutions et de la stratégie régionale en faveur de la troisième révolution industrielle
  4. Élaboration d’un plan de financement territorial de la transition écologique, environnementale et sanitaire en appui de l’initiative nationale « finance-climat »
  5. Organisation de la concertation publique permanente sous la forme d’un comité régional de la transition écologique, environnementale et sanitaire (CRTEES)
  6. Monitorage de la politique régionale santé-environnement-finance-climat articulé sur les indicateurs internationaux du « Compte à rebours du Lancet sur la santé et le climat ».

Dans un second temps, la situation exige l’initiative de plans santé-environnement-finance-climat à l’échelle des territoires comme à l’échelle nationale, dans la perspective d’une rapide coordination internationale en articulation avec les travaux et les indicateurs du « Compte à rebours pour la santé et le climat ».

Rémunérés par nos concitoyens dans le cadre d’un dispositif de protection sociale, nous autres professionnels de santé devons prendre notre part de cette grande cause nationale. Puisqu’ils sont désormais dans une zone de danger pour leur intégrité biologique, psychique et sociale, notre mission est de les en sortir, ou à l’impossible de les en informer, puis d’écarter les risques les plus préoccupants pour leur santé et celle de leurs enfants, de participer à la mise en œuvre des adaptations nécessaires de leur cadre de vie, enfin d’ouvrir ces questions de protection collective (santé, pollution physico-chimique, dévitalisation de la biosphère, climat) au débat public.

Précisions / remarques :

R1 Ancien volleyeur, Jean-François Toussaint est professeur de physiologie à l’Hôtel-Dieu, INSEP-IRMES, AP-HP, Université Paris-Descartes.

R2 Le seul signataire français est le Professeur Antoine Flahault (Université Paris-Descartes, Centre Virchow-Villermé pour la Santé publique Paris-Berlin et Institut de Santé Globale de l’Université de Genève).

R3 « Au lieu de focaliser sur la seule lutte contre le réchauffement climatique, au risque d’aggraver les inégalités et les drames humains, nous devrions concentrer nos efforts sur des mesures qui améliorent la santé humaine en préservant l’environnement : l’utilisation d’énergies propres et renouvelables, la lutte contre toutes les formes de pollution, le changement des modes d’agriculture et de pêche, la diminution de la pauvreté, l’accès de tous aux droits fondamentaux, à la nourriture, à l’éducation et aux soins » [1].

R4 « Mettre un prix sur le carbone permettrait de larges bénéfices induits, (co-benefits) – des effets positifs en plus et au-delà de la réduction des risques climatiques – et ces bénéfices pourraient venir plus rapidement. Le plus importants de ces bénéfices induits, selon le papier du FMI, concernerait la santé publique : brûler du charbon provoque de nombreuses affections respiratoires, qui augmentent les coûts médicaux et réduisent la productivité. Et grâce à ces bénéfices induits, argumente le travail du FMI, l’argument selon lequel il n’est pas nécessaire de fixer un prix au carbone tombe à moins de parvenir à un accord global ne tient plus. Même sans un accord international, il demeure d’amples raisons d’agir contre la menace climatique » [5].

R5 « Les mesures de réduction des émissions en Europe nous permettront d’économiser 8,5 milliards d’euros par an dans la lutte contre les polluants atmosphériques. Les économies pour les services de santé pourraient atteindre 45 milliards d’euros par an » [4].

R6 « Il nous manque un récit, un imaginaire puissant autour d’un contre-modèle. Les questions de la santé, de l’alimentation, des pollutions peuvent être des leviers efficaces. On ne se sent pas forcément investis au quotidien quand il s’agit de « sauver la planète ». On peut l’être davantage quand il s’agit de protéger sa santé » [2].

R7 International Institute for Applied Systems Analysis (IIASA), déclaration au colloque consacré à l’intégration des problématiques pollution et réchauffement, Parlement européen de Strasbourg, jeudi 6 et vendredi 7 novembre 2008 [3].

Références

  1. Ameisen J-C, Favoriser la santé est une clé. Le Monde, dossier « Vivre ensemble », jeudi 4 juin 2015, 4.
  2. Dahan A, « La prise de conscience ne suffit pas ». La Croix, lundi 6 novembre 2017, 5.
  3. Dupont G, Pollution et réchauffement, des défis à relever de pair. Le Monde, dimanche 9 novembre 2008, 4.
  4. Dupont G, « Penser l’économie comme une filiale de l’environnement », entretien avec Jacqueline MacGlade. Le Monde, samedi 27 décembre 2008, 4.
  5. Krugman P, Could Fighting Global Warming Be Cheap and Free ? New York Times, 18 septembre 2014.
  6. Jouzel J, Larrouturou P, Pour éviter le chaos climatique et financier. Paris : Éditions Odile Jacob, décembre 2017.
  7. Jouzel J, Larrouturou P, « Nous n’acceptons pas que l’humanité se dirige, sans réagir, vers le chaos climatique ». Le Monde, samedi 9 décembre 2016, 11.
  8. Le Hir P, Climat : la bataille des 2°C est presque perdue. Le Monde, mercredi 1er novembre 2017, 6.
  9. Neira M, « On ne pourra pas dire qu’on ne savait pas ». Le Monde, mardi 5 décembre 2017, 6.
  10. Ripple WJ et al., World scientists’ warning to humanity : a second notice. Bioscience, publié en ligne le 13 novembre 2017. Doi: 10.1093/biosci/bix125
  11. Sergent D, Avec +3°C, quel serait l’État de la planète. La Croix, lundi 6 novembre 2017, 5.
  12. Toussaint J-F, « La survie de notre espèce est en jeu ». Le Monde Science & médecine, mercredi 4 janvier 2017, 5.
  13. Watts N et al., The Lancet Countdown on health and climate change : from 25 years of inaction to a global transformation for public health. Review. The Lancet, 30 octobre 2017. Doi: 10.1016/S0140-6736(17)32464-9

 

 

 

Publié dans Santé, Climat, Gouvernance

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