Sans un rapide sursaut collectif, l’avenir compromis de nos enfants

Publié le par M.C.

La biodiversité, nous en faisons partie. La nature, c’est nous. […] Détruire les écosystèmes revient à s’auto-agresser, […] opposer la protection de la nature d’un côté et la création d’emplois et au court terme économique de l’autre est d’une totale stupidité.
Gilles Bœuf, ancien président du Muséum d’histoire naturelle [1].

En 1992, à l’initiative de Henry Kendall, Prix Nobel de physique et président de l’organisation étasunienne Union of Concerned Scientists, plus de 1700 scientifiques lancèrent l’Appel de Rio (World scientist’s warning to humanity). Il s’agissait de soutenir la Conférence de Rio, qui visait prendre à bras le corps la question de la durabilité du développement sous la forme occidentale. Les auteurs soutenaient déjà que ce développement entrait en collision avec les limites de la planète, craignant que l’humanité ne pousse « les écosystèmes au-delà de leurs capacités à entretenir le tissu de la vie » : « Si nous voulons éviter de grandes misères humaines, il est indispensable d’opérer un changement profond dans notre gestion de la Terre et de la vie qu’elle contient ». Nous nous approchions déjà de ces limites que la planète pouvait tolérer sans entraîner des dommages graves et irréversibles. Mais l’industrie du mensonge, soutenue par l’industrie de l’amiante et du tabac, s’est employée avec succès à couvrir médiatiquement cet appel par un pseudo-Appel d’Heidelberg visant à mettre en garde contre l’obscurantisme écologiste.

En 2017, à l’occasion du 25e anniversaire de cet appel, et à l’initiative de William Ripple, un professeur émérite de l’Université de l’Oregon, un second « avertissement à l’humanité » (World scientists’ warning to humanity, second notice) [2] montre que la trajectoire mortifère n’a pas dévié, et toutes les tendances défavorables à une biosphère durablement viable se sont poursuivies et accentuées (à l’exception de la dégradation de l’émission de gaz halogènes destructeurs de la couche d’ozone stratosphérique).

Figure 1 – Tendances depuis 1992 (Ripple et al., 13 novembre 2017) [2] : (a) Émissions de gaz halogènes, déplétant l’ozone stratosphérique ; (b) Eau potable par tête ; (c) Captures de poisson, alors que l’effort de pêche est demeuré croissant ; (d) Nombre de régions mortes ; (e) Surfaces forestières ; (f) Nombre d’espèces de vertébrés (58% depuis 1960) ; (g) Émissions de gaz carbonique ; (h) Changement climatique (moyennes sur 5 ans) ; (i) Population humaine et cheptel de ruminants (moutons, chèvres, vaches et buffles)

En 25 ans, 1,2 milliards d’hectares forestiers ont été détruits, essentiellement par l’agro-industrie, les courbes d’émission de gaz carbonique et les températures continuent leur course en avant, la superficie des zones mortes (espaces marins étouffés par les effluents agroindustriels, où l’oxygène a presque totalement disparu). Depuis les années 1960, le volume d’eau disponible a chuté de moitié. Malgré un effort de pêche croissant, le nombre de prises diminuent (une tendance qui s’est nettement aggravée depuis l’Appel de Rio).

Enfin, l’abondance des vertébrés a encore chuté d’un tiers par rapport à 1960, et la masse des insectes s’est effondrée dans de nombreux pays développés (80% en 25 ans en Allemagne[1].

« Nous avons […] déclenché un phénomène d’extinction de masse, le sixième en 540 millions d’années, au terme duquel de nombreuses formes de vie pourraient disparaître… ».

En conséquence, les scientifiques en appellent à un mouvement de société porteur d’une exigence morale. « Les scientifiques, les personnalités médiatiques et les citoyens ordinaires doivent exiger de leurs gouvernements qu’ils prennent des mesures immédiates car il s’agit là d’un impératif moral à l’égard des générations actuelles et futures des êtres humains et des autres formes de vie […]. Les transitions vers la durabilité […] exigent une pression de la société civile, des campagnes d’explications fondées sur des preuves, un leadership politique et une solide compréhension des instruments politiques, des marches et d’autres facteurs ». La plupart des mesures sont connues et faisables :

  • mise en place de réserves naturelles protégées et interconnectées pour conserver les habitats naturels ;
  • stopper la conversion des forêts, des prairies et des espaces sauvages en surfaces agricoles ou en zones constructibles ;
  • réensauvager des régions abritant des espèces endémiques pour rétablir des processus écologiques ;
  • réduire le gaspillage alimentaire par l’éducation et l’amélioration des infrastructures ;
  • promouvoir une réorientation du régime alimentaire vers une nourriture plus végétale ;
  • désinvestir de certains secteurs (notamment des énergies fossiles) ;
  • lutter contre la défaunation, le braconnage et le trafic d’espèces protégées ;
  • réduire le taux de fécondité en promouvant l’éducation des femmes ;
  • promouvoir des technologies vertes, etc.

Ces évolutions ne suffiront pas si elles ne sont pas accompagnées d’une réévaluation en profondeur des fondements de notre économie, afin qu’elle soit :

  • inclusive à l’égard des prix, des taxes et des dispositifs incitatifs vers un mode de vie sobre ;
  • contributive en fonction du niveau de richesse aux besoins de la collectivité (en prohibant vigoureusement l’évasion fiscale) ;
  • comptable de l’ensemble des coûts de nos schémas de consommation, pour les êtres humains et pour l’ensemble des autres formes de vie.

Et de conclure : « Il sera bientôt trop tard pour dévier de trajectoire de faillite, et le temps presse. Nous devons reconnaître, dans nos vies quotidiennes comme dans nos institutions gouvernementales que la Terre, avec toute la vie qu’elle contient, est notre seul foyer ».

Références
  1. Foucart S, Valo M, Quinze mille scientifiques alertent sur l’état de la planète. Le Monde, mardi 14 novembre 2015, 6-7.
  2. Ripple WJ et al., World scientists’ warning to humanity : a second notice. Bioscience, publié en ligne le 13 novembre 2017. Doi: 10.1093/biosci/bix125
    https://academic.oup.com/bioscience/article/4605229

 

 

 

[1] Ce dernier paramètre a été découvert trop tardivement pour être pris en compte dans l’appel de 2017.